Tout est dans la tête !


L’Association de Presse Médicale (APM) annonçait fin janvier 2007 avec son habituel laconisme: « Identification d’une nouvelle cible thérapeutique potentielle dans le cerveau pour traiter le tabagisme » (1).

La nouvelle fut reprise dans d’autres sites et médias sous des titres plus attrayants : « L’accoutumance à la nicotine dépendrait d’une zone spécifique du cerveau » (Le Monde 26.01.07), « Le coin fumeurs du cerveau » (Yahoo 30.01.07), « Le cerveau peut-il oublier l’envie de fumer ? » (Action Traitements 28.01.07), « Le mystère de l’addiction à la nicotine enfin résolu ? » (Santé AZ 29.01.07), « La destruction d’une zone du cerveau ferait disparaître le besoin de fumer. » (Le Matin Québec 26.01.07).

En fait, tout cela nous vient de l’Ouest, où il y a décidément encore et toujours du nouveau ! Cette découverte étasunienne a pour origine l’observation d’un patient qui, suite à un accident vasculaire cérébral (AVC) a non seulement stoppé net sa consommation quotidienne de 40 cigarettes mais, plus intéressant encore, perdu totalement l’envie de fumer. L’AVC ayant détruit chez ce monsieur une zone du cortex cérébral appelée insula ou île de Reil, les Dr Nasir Naqvi et Antoine Bechara, des facultés de médecine de l’Iowa et de Californie, ont eu l’idée d’étudier des fumeurs ayant une lésion cérébrale acquise incluant ou excluant l’insula. Sur un lot de 69 patients, fumant au moins cinq cigarettes par jour durant deux ans avant la survenue de la lésion cérébrale 19 présentaient une atteinte de l’insula.

Résultat : 32 patients ont arrêté de fumer après la survenue de la lésion. La moitié de ces 46% a arrêté par conviction que la cigarette était néfaste et l’autre moitié par perturbation de l’addiction car ils n’ont rencontré aucune difficulté et perdu d’un jour à l’autre toute envie de fumer. L’insula était touchée pour 12 patients dans ce dernier cas et 4 dans le premier. Les chercheurs en ont conclu que les personnes présentant une lésion de l’insula droite ou gauche, avaient 22 fois plus de chances de voir leur tabagisme perturbé que ceux dont l’insula n’était pas touchée. Mieux encore, cette susceptibilité était plus grande lors d’une atteinte portant sur l’insula droite.

Notant bien que les patients dont l’insula était lésée ne présentaient pas d’altération de l’envie et du plaisir de manger, les scientifiques étasuniens suggéraient que la régulation cérébrale des besoins vitaux de l’organisme pourrait être relayée par d’autres circuits et que l’insula interviendrait dans des comportements devenant agréables par apprentissage comme, le tabagisme ou d’autres addictions. L’encéphale n’étant pas fabriqué par la société Legoland ltd, il n’est pas constitué de zones parfaitement délimitées, clairement identifiables et totalement démontables. Une lésion cérébrale même localisée, implique quasiment toujours des dommages collatéraux. C’est ainsi qu’en réponse à ses collègues étasuniens le Pr Marc Tadié (CHU Bicêtre) explique : « Et les lésions de cette zone (insula et régions adjacentes) modifient aussi l’appétit, la prise de décision. C’est une zone dangereuse, dont les chirurgiens se tiennent respectueusement à distance. Et des lésions pures de l’insula sont rarissimes, elles touchent aussi des zones de la mémoire, de l’expression des sentiments. » (2).

Il est à ce propos intéressant de noter la contradiction entre le Pr Tadié et les chercheurs étasuniens quant à l’incidence des lésions de l’insula sur l’appétit des patients. Si l’on reprend les termes des chercheurs US, cette région du cerveau serait responsable des comportements devenant agréables par apprentissage. Sachant cela et connaissant les pratiques de mal-bouffe de nos amis des States, il n’est alors guère étonnant que, contrairement aux cas observés sur le Vieux Continent, les observations faites au pays de l’Oncle Sam ne rapportent pas, pour le même type de lésions, des pertes d’appétit !

Blague à part, il semblerait que la recherche lâche enfin un peu la grappe à la nicotine pour s’orienter vers d’autres pistes déjà ouvertes avec les nouveaux médicaments comme le Zyban ou le Champix. Thérapies aux effets secondaires hasardeux mais dont l’efficacité aurait battu en brèche les substituts nicotiniques que les pouvoirs publics français s’apprêtent pourtant à rembourser à concurrence de 50 € par an et par fumeur. Ceci pour le plus grand bonheur des laboratoires pharmaceutiques et de certains politiques qui y vont régulièrement à la soupe ! Il faut bien que tout le monde vive, alors pourquoi pas ceux-ci plutôt que ceux-là ? Mais il s’avère néanmoins intéressant de comprendre quel modèle de société nous nous offrons en favorisant ces derniers…

Dès 2004 dans son ouvrage « Tabac - Comprendre pour agir » (3), l’Inserm mettait l’accent au chapitre 7 sur le fait étonnant que « L’un des paradoxes de l’addiction au tabac est l’intensité de la dépendance en regard du faible effet addictif de la nicotine. ». Mais il est bien sûr plus facile de tout ramener à une simple question de molécules et de localisations cérébrales. Sans pour autant dénigrer les découvertes dans ces deux domaines, il ne serait pas inutile de se poser quelques questions sur les implications morales du traitement médical de la tabagie. Les implications morales car notre législation prenant de plus en plus une tournure anglo-saxonne, la loi devenant gardienne de la morale, il en ira progressivement de même de la médecine, comme fut le cas au 17ème siècle, époque du Grand Renferment (4)…

Avec cette nouvelle découverte sise en l’insula les chercheurs, s’ils excluent heureusement la lobotomie, envisagent cependant des traitements médicamenteux visant, probablement au grand dam du Pr Tadié, cette région particulière de l’encéphale. Plus propre et moins violente que la lobotomie, dont au passage on observe un certain retour en grâce outre-atlantique, nous aurions alors affaire à une sorte de castration chimique par ailleurs très en vogue pour le mal absolu des temps moderne : le crime sexuel. Mais tout cela ne répond toujours pas clairement à la question « Pourquoi certaines personnes fument-elles et d’autres pas ? », avec pour corollaires « Pourquoi certaines personnes fument-elles ponctuellement et d’autres quotidiennement ? » et « Pourquoi certaines personnes parviennent-elles à arrêter de fumer et d’autres pas ? ».

Hormis les fumeurs pour qui c’est une activité de loisirs et dont le faible résultat au Test de Fagerström (5) n’interpelle pas plus que ça tabacologues et addictologues, il existe beaucoup de fumeurs acharnés ne pouvant vivre une journée sans tabac, et plus précisément sans cigarettes. Il ne faut alors pas être devin et encore moins médecin pour parler dans ce cas d’addiction (6). Mais arrivé à ce niveau, il serait peut être utile de rappeler, quitte à faire hurler les néo-hygiénistes, qu’il est parfaitement humain de se shooter à quelque chose. Eux-mêmes se shootent au « combat pour une vie saine » et une minorité agissante de ces messieurs Propre se drogue à la « guérilla anti-fumeurs ».

Tous les êtres humains se shootent avec quelque chose de matériel ou d’immatériel. Et là, arrêtons une bonne fois pour toutes de nous cacher derrière le petit doigt ! Il en est pour qui c’est le travail, la famille, la patrie, la politique, l’alcool, le sport, l’expression artistique, le sexe, la philosophie, le cannabis, la religion, le tabac, etc… Nous avons tous besoin de quelque chose qui nous fasse vibrer, nous donne du punch, favorise en nous la sécrétion d’hormones et de neuromédiateurs, nous donne le sentiment d’exister pour quelque chose, nous permette d’éprouver du plaisir, de la satisfaction.

Une analyse trop simpliste de cette dynamique conduirait à définir de bonnes « substances » et de mauvaise « substances ». Mais établir cette discrimination repose plus sur la morale que sur la science. Laquelle depuis la scandaleuse remarque de Freud sur l’enfant “pervers polymorphe”, connaît la place de traits de perversion au coeur de tout sujet “désirant”, notamment dans son développement. Et c’est là tout le problème ! Il appartient en effet au législateur de définir la limite. Mais si cette dernière devient trop restrictive quelle place reste-t-il pour le désir et la transgression et ainsi sur quelle scène va se jouer la violence fondamentale existant en chaque citoyen ?

Si le travail est une incontestable valeur, l’excès de travail peut conduire à la mort par karoshi et la fuite dans le travail pour éviter la confrontation aux obligations familiales et parentales induit de nombreux dégâts. Si l’oisiveté n’est pas positivement connotée, elle n’en demeure pas moins nécessaire à la manifestation de l’imaginaire. Faire du sport est bon pour la santé, mais le sport à outrance allant jusqu’au l’usage de produits de dopage n’a vraiment rien de positif. Sans pour autant se faire l’avocat du diable, il faut cependant reconnaître à l’opium, au LSD et à cocaïne une certaine utilité pour la médecine. Comme quoi, à y regarder de près, excepté quelques substances ou pratiques d’emblée destructrices, il n’y a pas tant que cela de bonnes ou de mauvaises « substances ».

En fait, tout tourne autour des pulsions de vie et de mort. Et c’est plutôt la manière dont notre inconscient nous porte à user ou abuser des « substances » qui nous rend ou non toxicomanes. Cette analyse revient à nous définir comme étant tous égaux devant la tentation de l’addiction et tous inégaux devant les « substances » de l’addiction. Mais il est, pour maintenir le bon peuple à la botte du pouvoir, plus rentable de déplacer le débat sur le terrain de la morale. Or, et c’est bien connu, l’inconscient n’a jamais fait bon ménage avec la morale. Ainsi quand les messieurs Propre des ligues néo-hygiénistes prétendent influer sur l’inconscient collectif par leur lutte anti-tabac on est en droit de se demander s’ils savent vraiment de quoi ils parlent et s’ils ne confondent pas archétypes et stéréotypes ! A moins qu’en réalité, ils soient plus habilement cyniques qu’ils ne l’annoncent. Un peu comme ces économistes trouvant fort rationnellement qu’un fumeur mourant assez vite, et souvent pendant la vie active, est plus rentable qu’un vieillard dépendant (8).

Ce n’est pas plus le Champix que le Zyban et les substituts nicotiniques qui vont aider les fumeurs accros à décrocher. Mettre en avant l’efficacité de ces substances, même si elle est réelle dans certains cas (7), pour en faire une panacée relève non seulement du pillage organisé des fonds publics et privés, mais plus grave encore de l’insulte au genre humain. Combien de spécialités pharmaceutiques ont-elles été baptisées pilule du bonheur ? Prozac, Viagra, DHEA, alors pourquoi pas Champix ? Tant qu’on ne sait pas pourquoi on fume immodérément, tout produit de substitution ou d’éradication, aura très rarement un effet durable. Il en va de même pour toutes les addictions. Or la recherche du pourquoi relève de la psychothérapie et non de la chimiothérapie. Mais bien sûr, pour s’orienter dans cette voie, il faut premièrement mettre son orgueil dans sa poche. Ce qui n’est bien sûr pas si facile quand on se croit au dessus ou en dessus du panier de l’humanité.

En regard de la tournure prise par notre société, il y a fort à parier que l’industrie pharmaceutique et les messieurs Propre ont encore de beaux jours devant eux. A la plus grande joie des huissiers, avocats et autres hommes et femmes de loi qui vont ainsi se faire des gonades en joncaille ! Cependant l’être humain, s’il se montre parfois sot et balourd, n’est sur le fond pas si idiot que cela. Et quand nos contemporains auront pigé comment ça marche, ça sera « Tempête sous un crâne » puissance x² ! Dans l’immédiat, pour qui veut méditer sur l’orientation prise par notre société, il ne serait pas inutile de relire « Malaise dans la civilisation » (9) publié en 1929 par un célèbre docteur viennois avant la seconde conflagration mondiale dont les relents fascistes empoisonnent encore régulièrement l’humanité…

Azür

1. Dépêche APM LDKAO004 25/01/2007 20:00 SNC
2. Le Figaro 26.01.2007 « Une zone du cerveau liée au tabagisme » Jean-Michel Bader
3. « Tabac - Comprendre pour agir » Les Editions de l’Inserm 2004 488 pg ISBN : 2-85598-829-2 ISSN : 1264-1782
4. http://traces.ens-lsh.fr/archives/un/pdf/n1fossier.pdf
5. http://www.automesure.com/Pages/tabac.htm
6. http://www.lametairie.ch/nos_soins/nos_traitements/dependance/depende_quoi/
7. http://www.agoravox.fr/article.php3 ?id_article=10634
8. cf « Long live the career smoker / Longue vie au fumeur de carrière » de David Eggers in Esquire 04/1998 http://www.radio-canada.ca/par4/vb/vb980414.html
9. http://fr.wikipedia.org/wiki/Malaise_dans_la_civilisation

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