Non, Genève n’est pas «Dope City»
La Municipalité de Lausanne veut créer un local d’injection comparable au Quai 9. Les réactions que cela suscite sont très violentes. Réponses à dix arguments des opposants, sur la base de l’expérience genevoise.
« Le Quai 9 a un taux de sevrage et de réinsertion catastrophique »
Cette affirmation de M. Reymond, conseiller national genevois UDC, ne concerne pas le Quai 9. En effet, les autorités s’appuient sur un espace d’accueil et d’injection pour lutter en priorité contre la transmission du VIH/sida et autres dommages pouvant découler de l’usage de drogues. Il n’est pas prévu d’y entreprendre directement des sevrages et des actions de réinsertion sociale et professionnelle. D’autres institutions s’en occupent. Par contre, Première ligne travaille en étroite collaboration avec celles-ci et a également pour rôle de favoriser l’accès des usagers de drogues au réseau socio-sanitaire. Cette politique de réduction des risques, adoptée dans de nombreuses villes alémaniques (en Suisse romande, Genève est pour l’instant la seule à avoir développé autant de mesures), a fortement contribué à réduire le nombre de contaminations.
Au niveau suisse, le taux des nouvelles infections par injection de drogues représentait plus d deux tiers de la totalité des infections au milieu des années 80, il s’élève à moins de 10 % actuellement. A Genève, ce taux n’a été que de 5 à 7% depuis 1995. Concernant les hépatites C, les bonnes nouvelles ont davantage tardé à venir. Toutefois, le nombre de séroconversions concernant les usagers de drogues a diminué ces dernières années. Première Ligne demande à être jugée sur ses résultats dans son domaine d’intervention, et non sur des missions qui ne sont absolument pas les siennes.
« Un lieu de consommation de drogue attire les dealers »
Les villes n’ont pas attendu l’existence de locaux d’injection pour être confrontées au trafic de drogues et celui-ci existe aussi là où aucune mesure de réduction des risques n’est organisée. Il serait donc totalement faux de faire porter au local d’injection l’existence de l’offre et de la demande de drogues. Il est certain que la dépendance à des produits prohibés entraine la recherche de ces produits par les usagers de drogues. Un lieu d’injection ne peut éviter tout contact à ce sujet, comme une prison n’arrive d’ailleurs pas à éviter toute circulation de drogues.
Néanmoins, en accord avec la police, un local d’injection ne doit pas être une zone de non droit. L’accès au local est surveillé et les dealers n’y entrent pas. Les échanges de substances (y compris de médicaments) entre usagers sont également prohibés. Le règlement est étroitement appliqué par les intervenants et les contrevenants sont exclus du Quai 9 pour des durées variables selon la gravité du comportement.
« Insécurité, vols, agressions : l’implantation d’un local d’injection a pour effet de sacrifier un quartier »
L’exemple genevois montre que ce n’est pas le cas, même si l’implantation du Quai 9 a provoqué des inquiétudes dans le quartier il y a cinq ans. Ces inquiétudes, légitimes, sont en fait subjectives. L’expérience a montré que la criminalité n’augmentait pas. Mais aujourd’hui encore, des faits commis par d’autres sont reprochés aux usagers de drogues. Pour éviter les malentendus et faire connaître la mission du local d’injection, il n’y a qu’une solution : le dialogue. Dès ses débuts, le Quai 9 a multiplié les rencontres avec le voisinage et a distribué dans le quartier un journal qui lui était principalement destiné.
Aujourd’hui, on peut dire, même s’il y a encore quelques accrocs, que les relations entre le Quai 9 et le quartier sont pacifiées. Dans le quartier Grottes - Gare, les problèmesliés à l’usage de drogues existaient avant même la présence du bus BIPS ou l’ouverture de l’espace d’accueil et d’injection. Ces structures ne permettent pas à elles seules de régler tous les problèmes d’un quartier. Par contre, elles permettent de les traiter, de les prendre en compte. Preuve en est le ramassage de seringues usagées effectué au quotidien par des usagers de drogues volontaires de prévention communautaire.
« Il serait plus utile de renforcer les actions de prévention auprès des enfants et des jeunes »
Ces actions existent et il faut effectivement les renforcer. Les jeunes doivent connaître les risques des drogues elles-mêmes, mais aussi de la transmission de maladies. Non, il n’est pas question de favoriser « un shoot pour nos enfants » comme le martèle l’UDC sur ses affiches destinées à choquer la population. L’existence de locaux d’injection pour les personnes dépendantes n’est pas un message de banalisation de l’usage des drogues en direction des jeunes.
« Un local d’injection, c’est un encouragement à se piquer »
La dépendance à l’héroïne et surtout à la cocaïne est extrêmement forte. Avec ou sans local d’injection, avec ou sans distribution de seringues, la plupart des usagers ayant un urgent besoin d’une dose trouveront un moyen de se
’injecter, avec tous les risques d’infections que cela comporte en cas de partage de matériel souillé. Le Quai 9 et le bus BIPS sont là pour les éviter. Ils n’encouragent en aucun cas la consommation. D’ailleurs, l’injection de drogues « dures » n’augmente pas à Genève.
Néanmoins, l’expérience montre qu’il serait opportun d’offrir aux consommateurs une véritable alternative à l’injection, avec la possibilité d’inhaler ou de sniffer les produits, ce qui en diminuerait encore davantage les risques.
« Un local d’injection installe sciemment le toxicomane dans sa dépendance »
Première ligne ne distribue pas de drogues. Son rôle est encore une fois de limiter les risques liés à cette consommation. Les intervenants sont à l’écoute des usagers qui manifestent le désir de sortir de leur dépendance, dans le but de les diriger vers des lieux appropriés pour entreprendre une cure. Cela dit, le travail au Quai 9 nécessite réalisme et pragmatisme. Pour toutes sortes de raisons, nombreux sont les usagers qui ne réussissent pas à vivre sans drogue, parfoi durant de longues périodes. Certains resteront dépendants de substances psychotropes peut-être toute leur vie. Faut-il pour autant les priver de toute assistance médicale et de tout moyen pour éviter de contracter des maladies graves ? Les actions qui s’adressent aux usagers de drogues en phase de consommation sont autant d’occasions d’établir le lien. Cette opportunité de prise de contact et de nouer une relation de confiance peut favoriser la prise de conscience, le déclic qui peut mener à envisager d’arrêter la consommation. Il n’est pas possible de décider à la place des gens.
Par contre, il faut être à côté pour les soutenir et les accompagner. C’est en cela qu’un local d’injection peut favoriser la sortie de la dépendance. Il n’est plus question aujourd’hui de se laisser entraîner dans un débat « pour ou contre les drogues ». Les combats idéologiques stériles nous font perdre du temps face à un phénomène qui demande des réponses pragmatiques. Un local d’injection, comme les autres mesures développées par nos gouvernements fédéral et cantonal permettent de faire avec, de manière réaliste.
« Il faut renforcer la lutte contre le deal »
A Genève, elle est très active. Mais toute prohibition induit la constitution de réseaux mafieux. Aujourd’hui, de nombreux experts se demandent si la légalisation des drogues ne serait pas le meilleur moyen de les éradiquer et de mettre les consommateurs à l’abri de personnes qui sont souvent très brutales. Cela éviterait aussi la mise sur le marché de produits frelatés qui peuvent être extrêmement dangereux. A chacun de juger.
Ce qui est certain, c’est que la réduction des risques n’est pas incompatible avec la lutte contre le deal. Ces deux piliers d’intervention peuvent tout à fait cohabiter, même si des efforts de communication importants doivent être menés pour dépasser une certaine tension entre ordre publique et santé publique inhérente à cette contradiction majeure : autoriser la consommation à moindre risque d’un produit par ailleurs interdit.
« On ne peut pas accepter et financer un comportement illégal »
Que la substance soit légale (comme l’alcool) ou illégale (comme les drogues) ne fait pas de différence du point de vue médical. L’attitude des spécialistes de la réduction des risques est pragmatique : il faut prévenir autant que faire se peut des atteintes à la santé, voire à la vie. Toute personne a droit à cette protection. Le coût de la réduction des risques est bien inférieur aux coûts engendrés par les infections et les hospitalisations.
« La consommation « sauvage » ne diminuerait pas »
Ce n’est pas vrai. La forte baisse de la transmission du HIV montre que les usagers de drogues sont très conscients des risques qu’ils encourent et qu’ils font encourir aux autres. Les conditions d’hygiène impeccables du local d’injection les incitent à y avoir recours quand ils peuvent éviter de consommer dans des conditions sanitaires douteuses. Ce lieu a en outre l’avantage d’offrir une prise en charge médicale en cas d’overdoses ou de malaises, fréquents avec les mélanges de substances, les changements dans leurs degrés de pureté et la présence de produits frelatés. Dans certains cas, les usagers peuvent d’ailleurs faire analyser leur produit pour en connaître, malheureusement plus tardivement, la composition. Cett sécurité a un effet d’aimant et réduit la consommation « sauvage ».
En ouvrant 7 heures par jour, le Quai 9 n’a pas la prétention de faire totalement disparaître cette consommation sauvage. Le Conseil d’Etat genevois a pris l’option, en 2003 de doubler la capacité d’accueil du Quai 9, mais n’a malheureusement pas les moyens de sa politique. Une minorité de consommateurs continuent de laisser traîner leurs seringues dans les parcs et les allées d’immeuble, provoquant des inquiétudes légitimes de la population.
Les usagers volontaires de prévention communautaire sillonnent les lieux sensibles pour ramasser ces seringues. Bonne nouvelle : le nombre de seringues délaissées et récoltées est en diminution dans le quartier Grottes-Gare élargi, malgré un nombre d’interventions en augmentation.
« Avec toutes les aides sociales qu’ils reçoivent, les toxicomanes n’ont aucun intérêt à se soigner et à travailler »
L’accès aux soins est garanti à Genève, ce qui est une réussite. Par contre, dans une période de situation économique déjà difficile pour une large couche de la population, les usagers de drogues et les personnes en situations de vulnérabilité sont les premiers exclus du marché de l’emploi, ce qui renforce leur précarité. C’est une question politique. Une chose est sûre : les aides sociales permettent de survivre, mais ne représentent pas en soi un gage de meilleure qualité de vie. Sans elles, bon nombre de consommateurs vivraient dans la rue, avec tous les inconvénients que cela représente pour leur santé physique et psychique, mais aussi pour la population confrontée à cette réalité.
Dans la plupart des cas, une cure et une réinsertion professionnelle ont beaucoup plus de chances de réussir si les consommateurs sont dans un état de santé convenable ou tout simplement s’ils ont survécu malgré leur toxicodépendance.
Source : Journal de Première ligne
Mots-clés : Injection, local d'injection, suisse
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