Mexique : Ce libre-échange qui profite aux narcos


Les paysans ne recevant plus de subventions depuis le lancement de l’ALENA, en 1992, ils plantent du cannabis et du pavot pour survivre. Résultat : le Mexique est devenu le premier producteur mondial de marijuana.

La signature de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique), le 7 octobre 1992, coïncide avec le début de l’extension des pouvoirs des principaux cartels mexicains dans plusieurs zones rurales et urbaines de tout le pays. Car, conséquence de ce traité, la disparition des subventions agricoles fédérales a obligé les paysans d’une bonne dizaine d’Etats mexicains à renoncer aux cultures traditionnelles de céréales au profit de la marijuana et du pavot. Et, pendant que ces agriculteurs luttaient contre la pauvreté, les capos de la drogue sont parvenus à mettre en place un véritable corridor leur permettant d’acheminer les stupéfiants dans dix Etats mexicains. Ils ont profité de la situation en fournissant aux paysans et aux Indiens semences de cannabis, financement et soutien logistique pour les cultures. Ils ont également bénéficié de la diminution des épandages aériens de désherbants sur les plantations de stupéfiants au cours des dernières années de la présidence de Vicente Fox [2002-2006].

Le 15 février dernier, le journal El Universal révélait qu’un de ses journalistes avait survolé dans un petit avion de location les montagnes des environs de Tlapa, dans l’Etat de Guerrero, et constaté que les versants du massif de Mexcaltepec, dans l’Est, étaient “couverts de pavot. La plante est en pleine période de floraison, prête à être incisée [pour lui faire exsuder un latex qui est ensuite transformé en opium] et récoltée. Idem sur le massif de Tezquilcatemic.” Le reporter d’El Universal a dénombré environ 90 plantations couvrant au total 21 hectares. Le tableau est identique dans les Etats de Durango, de Sinaloa et de Chihuahua, souligne-t-il.

Les régions de production sont les plus pauvres du pays

Selon les chiffres de la PGR [Procuraduría general de la República, équivalent au niveau fédéral du ministère de la Justice], il faut 1 hectare de pavot pour produire 11 kilos de résine d’opium, qui à leur tour permettent de fabriquer 88 grammes d’héroïne, soit 70 400 doses. Le kilo d’opium, vendu 30 000 pesos [2 000 euros] dans la zone de production, atteint 20 000 dollars [15 000 euros] à la frontière avec les Etats-Unis.

Sollicité par Proceso pour des renseignements sur l’action du gouvernement contre les cultures de stupéfiants, Alberto Islas, de la direction de l’information de la PGR, a botté en touche : les bases de données seraient en cours de transfert aux nouvelles forces fédérales de soutien, constituées de militaires placés sous les ordres directs du président Felipe Calderón, qui prendra le contrôle des opérations.

Par ailleurs, Alberto Islas n’a pas été en mesure d’expliquer la fuite de l’information donnée par Jerónimo Hernández, sous-délégué en charge de l’éradication des cultures à la PGR, et publiée par Reforma dans son édition du 4 juin dernier : selon lui, la destruction des plantations a fortement baissé au cours des six dernières années, jusqu’à – 72 % dans certains Etats comme le Sinaloa, considéré comme le premier producteur de marijuana du Mexique, tandis que, dans l’Etat d’Oaxaca, le gouvernement fédéral a quasiment abandonné depuis deux ans la lutte contre les cultures de cannabis et de pavot.

Et, selon le rapport publié en mars dernier par l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), une agence onusienne, le Mexique est devenu l’année dernière le premier producteur mondial de marijuana.
Dans les années 1980, les plantations de cannabis et de pavot étaient situées dans des recoins isolés en zone montagneuse, dans des Etats comme le Durango, le Sinaloa et le Chihuahua, qui forment le “triangle d’or” du narcotrafic mexicain. Seuls s’y rendaient de petits avions de tourisme qui atterrissaient sur des pistes clandestines.

Mais l’action du gouvernement n’a pas suffi à freiner les trafiquants de drogue, qui ont continué à prendre possession des champs abandonnés par leurs propriétaires faute de soutien de l’Etat à leurs cultures. Un phénomène reconnu l’année dernière par la ministre du Développement social du gouvernement Fox, Josefina Vázquez Mota : “Je n’exagère pas lorsque je dis que la pauvreté doit être un enjeu de sécurité nationale. Quand on examine les principales zones de production de stupéfiants, on voit qu’elles coïncident exactement avec les régions les plus touchées par la pauvreté et les inégalités.” Cela concerne quinze Etats et près de 300 communes, avait-elle ajouté, soit 5,5 millions de Mexicains.

Dans son programme, baptisé “Microrégions prioritaires”, le ministère du Développement social a classé comme zones de “narcopauvreté” les régions suivantes : la région indienne qui comprend une partie des Etats de Jalisco, de Nayarit et de Durango, les régions de Tierra Caliente et de La Montaña dans l’Etat de Guerrero, la Mixteca et les Chimapalas dans celui d’Oaxaca, Las Cañadas et la Selva au Chiapas, la Huasteca et la sierra de Zongolica au Veracruz, la sierra Tarahumara au Chihuahua, Las Quebradas à la frontière entre le Durango et le Sinaloa, et l’Etat de Michoacán.

Le 23 mai dernier, Reforma rapportait des propos attribués au président du TSA, Ricardo García Villalobos, assurant que 30 % des surfaces cultivables au Mexique (plus de 14 millions d’hectares) étaient consacrées aux cultures de stupéfiants. Quelques jours plus tard, le conseiller de Villalobos nuançait dans nos pages les déclarations du juge, affirmant qu’il ne parlait pas de surfaces “cultivables”, mais de surfaces “cultivées”. Selon Villalobos, cette situation “est le résultat d’un traité qui, aux yeux de beaucoup d’entre nous, doit être modifié. Et il doit être modifié sans délai, parce que les droits de douane sur les cultures de base vont disparaître dès 2008.”

En attendant, les plantations de cannabis continuent de proliférer, en dépit des campagnes de destruction menées par l’armée mexicaine. A en croire Alvaro Ríos López, secrétaire général de l’Union nationale des travailleurs agricoles et membre du Conseil agricole permanent, entre 1990 et 2000, l’Etat aurait repris 300 000 hectares au crime organisé.

Patricia Dávila
Journal Proceso

Source : Courrier international

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