Les nouveaux Sherlock Holmes de la drogue
Pour estimer la consommation de cocaïne dans les villes, des scientifiques européens recherchent des traces de stupéfiants sur les billets de banque et dans l’eau des égouts.
Il est près de minuit lorsque Fritz Sörgel et Verena Jakob poussent la porte d’un bar à cocktails. Les jeunes Espagnols branchés qui composent la clientèle du bar ne sont pas encore arrivés. “Je meurs d’envie de boire une piña colada”, lance Fritz en regardant la carte des boissons. Mais, à sa grande déception, il n’y a que des daiquiris. Qui imaginerait que Fritz Sörgel et Verena Jakob, des chimistes qui travaillent depuis l’aube, sont encore en mission. Car, si Fritz n’a pas pu boire son cocktail préféré, il a tout de même réussi à obtenir ce qu’il voulait : des billets espagnols en échange d’un billet allemand tout neuf de 100 euros. Verena Jakob glisse subrepticement les billets dans un tube en plastique. Les deux chercheurs viennent de récolter le dernier échantillon de la journée. Quand ils seront rentrés dans leur laboratoire, en Allemagne, ils pourront extraire les résidus chimiques présents dans les fibres des billets.
Parmi les milliers de composants susceptibles d’être détectés, c’est la méthylbenzoylecgonine – l’autre nom de la cocaïne – qui intéresse surtout Fritz Sörgel. Depuis le milieu des années 1980, on sait que les billets de banque absorbent la cocaïne. Fritz Sörgel et d’autres chercheurs ont profité de l’introduction simultanée, en 2000, de l’euro dans tous les pays de l’Union européenne (UE) pour évaluer la consommation de cocaïne des pays membres. Cette approche inédite fait partie d’une nouvelle méthode scientifique qui consiste à estimer la consommation de drogue au moyen des traces laissées dans l’environnement. En interrogeant l’environnement plutôt que les personnes, explique Roberto Fanelli, chercheur en toxicologie à l’Institut Mario Negri pour la recherche pharmacologique à Milan, “on peut obtenir des données en temps réel, qui non seulement sont objectives mais également à la portée de toutes les bourses”.
L’argent a une vie qui lui est propre. Quand il n’est pas plié dans un portefeuille ou froissé dans une poche, un billet ordinaire de 20 euros passe dans des centaines de mains pendant environ une année avant d’être recyclé par la banque. Fritz Sörgel voit surtout dans ces billets un papier coton idéal pour absorber les produits chimiques. “La structure de la cocaïne, explique-t-il, lui permet de se fixer parfaitement aux fibres.” Les consommateurs ont souvent l’habitude de sniffer la cocaïne avec des billets de banque roulés en forme de paille, ce qui explique la présence de cette substance sur les billets de banque. Les trieuses des banques jouent également un rôle en mettant en contact les billets contaminés avec les autres. Depuis sept ans, afin d’établir une carte de la consommation de cocaïne en Europe, Fritz Sörgel parcourt les pays de l’Union européenne et joue les touristes insupportables qui achètent des bouteilles d’eau avec des billets de 100 euros. Cette expérience n’a pas été de tout repos : Verena Jakob, qui transportait l’énorme liasse de billets allemands sous son tee-shirt, a ainsi été accusée de dissimuler un objet volé. Heureusement, Fritz a réussi à la sortir de ce mauvais pas.
Analyser l’eau depuis la source jusqu’à la ville
La cocaïne est détectée grâce à la technique de spectrométrie de masse [une analyse chimique qui utilise un faisceau d’ions et identifie les molécules par leur masse], mais la première étape consiste à plonger le billet dans un bain de méthanol pour extraire les résidus chimiques. Depuis sept ans, Fritz Sörgel parcourt les pays de l’UE en jouant les touristes insupportables qui achètent des bouteilles d’eau avec des billets de 100 euros, et ce afin de dessiner une carte de la consommation de cocaïne en Europe.
Des projets du même ordre sont conduits dans d’autres pays d’Europe, et les données obtenues ne sont pas réjouissantes. En Irlande, par exemple, “les autorités refusent de reconnaître que le pays a un problème de cocaïne”, explique Jonathan Bones, un chimiste de la Dublin City University. Avec son collègue Brett Paull, ils ont découvert des taux de cocaïne largement supérieurs à la moyenne sur les billets qui circulent à Dublin. Brett Paull espère que ces expériences permettront aux Irlandais de prendre conscience de la situation. La chasse aux billets cocaïnés n’est qu’un aspect de cette quête épidémiologique. Après être entrée par les narines, la cocaïne arrive dans le cerveau et bouleverse l’équilibre chimique de celui-ci pendant une heure environ, puis elle est modifiée par les enzymes du foie et éliminée par les reins. Vous imaginez où elle finit. Le mois dernier, par un beau matin, Fritz Sörgel et Verena Jakob ont emprunté un chemin étroit et sinueux de la sierra Nevada andalouse. Esquivant les villageois et les ânes chargés de paquets, ils ont atteint les sources de neige fondue qui alimentent en eau le sud de la ville de Grenade.
Sur un pont surplombant un petit cours d’eau cristallin, le Genil, ils ont utilisé une canne à pêche pour remonter deux échantillons d’eau. Verena Jakob les a ensuite mis en bouteille et soigneusement étiquetés. Puis les chimistes sont retournés à Grenade en prélevant des échantillons le long du Genil, qui passe par la banlieue, le centre-ville et qui traverse deux usines de retraitement des eaux usées.
C’est d’ailleurs là, à la sortie de ces usines, dans une canalisation peu ragoûtante, qu’ils ont récolté leur dernier échantillon. En procédant ainsi, Fritz Sörgel avait l’intention de faire passer un contrôle antidrogue à la ville tout entière. Le produit dérivé de la cocaïne, la benzoylecgonine, se décompose très lentement dans l’environnement. En prenant l’eau de source comme repère, Fritz Sörgel a pu estimer la quantité de cocaïne absorbée par l’ensemble de la population.
Roberto Fanelli a été le premier à utiliser cette méthode, en 2005, lors d’une étude sur la composition de l’eau du Pô près de Milan. Son groupe a étudié la persistance de produits pharmaceutiques légaux dans l’environnement aquatique. “Mais nous nous sommes rendu compte que nous pouvions également détecter les substances illicites”, ajoute-t-il.
Environ une tonne de cocaïne est saisie chaque année en Allemagne, un pays qui aurait un problème de drogue modéré comparé à d’autres voisins européens. D’après les échantillons recueillis dans les rivières et les eaux usées de 29 sites en Allemagne, Fritz Sörgel estime que les Allemands consomment environ 20 tonnes de cocaïne par an. Roberto Fanelli, lui, s’est penché sur la présence de cocaïne dans les eaux usées de Londres et de Lugano, en Suisse – une destination populaire chez les jeunes fêtards italiens. Il estime que la consommation quotidienne de cocaïne à Londres est de l’ordre de 1 kilo pour un million d’habitants. Ce qu’on peut “raisonnablement traduire” ainsi : 4 % des Londoniens âgés de 15 à 30 ans consomment de la cocaïne. Les chiffres officiels donnent 2 %. “Nous savons donc que nous sommes proches du chiffre réel”, explique Roberto Fanelli. Son équipe a découvert une consommation similaire de cocaïne dans les eaux usées de Lugano et, poursuivant leur étude sur plusieurs mois, ils l’ont affinée, trouvant des variations selon les jours de la semaine. Le lundi était le jour où la teneur en cocaïne des eaux usées était la plus faible, rapporte Roberto Fanelli, tandis que les week-ends, cette teneur était de 30 à 40 % plus importante que la moyenne et atteignait même parfois le double.
Identifier les groupes sociaux vulnérables
Ces “épidémiologistes des égouts” vont avoir besoin de l’aide de sociologues pour tirer des conclusions de leurs données. Grâce à des modèles assistés par ordinateur, on peut déjà avoir une idée des grandes tendances de la criminalité, des revenus et de la pollution dans les grands centres urbains, ainsi que du flux quotidien d’eau dans les canalisations et les égouts. En y ajoutant les travaux des sociologues, les chercheurs pourraient “évaluer” les communautés selon leur consommation de drogue, explique Barbara Tempalski, sociogéographe du Centre de recherche sur la consommation de drogue et le sida, à New York. Chercher les corrélations entre la consommation de drogue et les facteurs socioéconomiques et sanitaires pourrait révéler quels sont les groupes les plus vulnérables face à la drogue. “Découvrir les points chauds de la consommation de drogue permettrait de concentrer les efforts pour enrayer le fléau là où il faut”, conclut Roberto Fanelli.
John Bohannon
Source : Courrier international
Mots-clés : analyse, banque, billet, cocaïne, drogue, eau, égout
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