L’héroïne gratuite, c’est fini !


L’héroïne est le dernier des tabous à Montréal. Tous savent que le phénomène prend de l’ampleur sous de nouvelles formes, mais peu osent le regarder en face. Pourtant, il y aurait 6000 personnes qui, chaque jour dans la métropole, sont prêtes à tout pour se payer la dose dont elles ont résolument besoin. De la méthadone à l’héroïne gratuite, les méthodes de désintoxication demeurent rares. Et peu accessibles.

Des médecins et des chercheurs montréalais se battent pour continuer à donner gratuitement de l’héroïne à une trentaine de toxicomanes qui participent, depuis 2005, au projet de recherche NAOMI. C’est qu’après quelque 16 500 injections, l’étude prend fin sous peu. Et les responsables, qui ont vainement demandé des fonds à Québec, s’inquiètent pour ceux qui revivront peut-être l’enfer des autres 6000 héroïnomanes de Montréal.

«C’est sûr que nous, comme cliniciens, ce qui nous intéresse, c’est que nos patients aillent mieux, dit le Dr Pierre Lauzon, un des trois responsables du projet. Si on arrête tout, est-ce que les héroïnomanes ne risquent pas de retourner à leur ancien style de vie, de se mettre en danger, ou même de mourir?» s’inquiète-t-il.

Leur ancien style de vie, c’est l’obsession. Une seule: celle de trouver le moyen de se payer le prochain hit. Pour certains, c’est la criminalité. Pour d’autres, c’est la prostitution.

Le projet NAOMI, piloté par le CHUM, vise à trouver une solution de rechange pour ceux qui répondent mal au traitement à la méthadone, un opiacé de synthèse, en leur offrant gratuitement de l’héroïne. On espère qu’ils puissent ainsi stabiliser leur situation, sortir du cercle infernal de l’illégalité et avoir une meilleure hygiène de vie.

La nouvelle routine des héroïnomanes du projet NAOMI, c’est de se rendre chaque jour à la clinique de la rue Saint-Urbain. Ils vont s’y injecter une, deux ou parfois même trois doses d’héroïne, sous les yeux attentifs d’une infirmière. «C’est sûr qu’à terme, ce qu’on veut c’est qu’ils ne soient plus dépendants», dit le Dr Lauzon. Mais pour certains, ça prend beaucoup de temps, et les traitements à la méthadone ou à l’héroïne leur permettent de réduire leur dépendance à leur rythme.

Traitement par compassion

Depuis 2005, une soixantaine de patients montréalais ont bénéficié de ce projet, qui connaît un certain succès à Vancouver, mais qui n’a finalement pas démarré à Toronto. La moitié des participants ont reçu de l’héroïne, et l’autre de la méthadone. Après un an, ceux qui ont reçu le premier traitement avaient trois mois pour tenter de s’orienter vers un autre type de médication.

Puis, faute d’argent, plus de drogue. Mais beaucoup de patients demeurent accros. Les responsables du projet veulent donc offrir de l’héroïne comme «traitement de compassion» à ceux dont la situation s’est améliorée au cours de l’expérience. Une pratique courante dans le domaine de la recherche sur le cancer ou le VIH, selon le Dr Lauzon.

«On a hâte d’avoir une décision parce que c’est maintenant que ça se passe, prévient-il. Si on attend dans un an, tous les patients vont être partis. Il n’y aura plus de compassion possible parce qu’ils seront dispersés un peu partout et qu’on ne sera plus capables de les retrouver.»

Les coordonnateurs ont demandé des fonds au ministère de la Santé pour que la distribution d’héroïne et de méthadone se poursuive jusqu’à ce que les résultats de l’étude soient analysés. À Québec, toutefois, leur requête ne semble pas trouver écho.

«Ce n’est pas dans la politique du Ministère de financer les besoins en médicaments utilisés dans les projets de recherche quand l’étude est terminée», indique Geneviève Villemure-Denis, porte-parole du ministère de la Santé. Elle suggère plutôt que c’est au CHUM ou à Santé Canada de prendre les dispositions nécessaires pour assurer la continuité des traitements, d’autant plus que le gouvernement provincial a déjà déboursé 400 000$ dans le projet pour les infrastructures et le personnel infirmier.

Du côté d’Ottawa, on attend avant de se prononcer. «Nous n’avons pas encore décidé si le projet va continuer, dit Erik Waddell, attaché de presse du ministre fédéral de la Santé, Tony Clement. On va attendre de voir les résultats, et on ne peut pas savoir avant que ce soit terminé», ajoute-t-il, en soulignant la contribution de 8,1 millions de dollars du fédéral au début du programme.

Selon une étude ontarienne de 2000, un héroïnomane non traité coûte 47 000$ par année à l’État si l’on tient compte des frais liés à la criminalité, aux procédures judiciaires et à la santé. Soigné avec de l’héroïne, il coûte 18 000$, et avec de la méthadone, 6000$.

Il est encore trop tôt pour dresser un bilan exhaustif du projet. «On ne veut pas faire de l’anecdote Mais c’est sûr qu’on a vu des patients qui n’avaient jamais répondu à un traitement à la méthadone se stabiliser avec le traitement expérimental», assure le Dr Lauzon.

Sur le terrain, les efforts investis semblent toutefois récompensés. «J’ai vu des gens rentrer à NAOMI défaits. Six ou huit mois plus tard, ils avaient repris 20 livres!» s’exclame un travailleur de rue, ravi.

Source : Cyberpresse

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