Pour du cannabis, les ados se saignent


De 20 fr. à 350 fr. par semaine. Ce n’est pas l’argent dépensé par les jeunes en fringues ou en jeux vidéo, mais leur budget «défonce». Des chiffres révélés sans tabou par des ados et jeunes adultes, consommateurs occasionnels ou totalement accros.

Combien dépensez-vous pour fumer du cannabis? A cette question, jamais posée lors des multiples études sur le sujet (lire encadré), des jeunes répondent sans tabou. «Le Matin Dimanche» est allé à la rencontre d’une douzaine d’entre eux - âgés de 13 à 20 ans - aux festivals de Montreux et du Paléo. Seul un garçon confie ne jamais avoir testé «ça». Les autres, d’anciens consommateurs, des occasionnels et des accros, dévoilent sans pudeur: les quantités, leur budget et comment ils financent ou ont financé leur consommation. Plusieurs de ces élèves du secondaire, de ces apprentis ou étudiants, ne se contentent pas de leur argent de poche ou de leur salaire. Ils vont jusqu’à voler pour payer leur «stick». Deux d’entre eux ont même rendu des comptes à la justice. Certains affirment encore économiser sur leur repas. Témoignages.

«La semaine passée, j’ai dépensé 350 fr. en cannabis»

Un soir au Paléo festival. A la sortie du camping, une bande de joyeux lurons, imbibés et allumés, se livrent avec fierté. Tous résident dans la riche région de La Côte. A les entendre, ils jouent dans la catégorie des gros consommateurs.

«En temps normal, je consomme 50 joints par semaine. Mais pas seul, avec des amis, décrit avec précision le plus jeune d’entre eux, Stéphane*, 13 ans. Je peux claquer 100 fr. à 150 fr. par semaine.» Le pire? «La semaine passée, j’ai dépensé 350 fr. Je suis allé à Bienne avec une copine. On a fumé environ 30 grammes» Avec 1 gramme, acheté en moyenne à 10 fr., l’ado aurait consommé presque la totalité de la «cargaison». Argent de poche, mais aussi vol dans le porte-monnaie des parents financent ses achats. Il lui arrive même de se priver de manger! Tout ça pour se payer ses clopes et son cannabis.

Même habitude pour son pote Jamal*, à peine plus âgé. «Pendant l’école, ma mère me donne 10 fr. par jour. Je ne mange rien à midi. Comme je finis à 15 h., je rentre et je bouffe.» A ce jeu dangereux, il économise 50 fr. par semaine pour sa fumette. La seule fille du groupe, restée discrète jusque-là, se révèle très experte. Alexia* en vend «50 fr. par semaine à des amis» et s’en paye pour 30 fr. «C’est mon père qui me fournit à Sion. Et quand il n’en a pas, c’est moi qui vais à Lausanne.» Personne ne s’étonne. Surtout pas Boby*. Sous sa casquette noire, vissée de travers, ses yeux rouges explosent. «Je peux fumer entre 3 et 20 joints par jour», fanfaronne-t-il. A 16 ans, il est déjà passé par le centre de détention pour adolescents du canton du Vaud. «Il y a plus de 25 plaintes contre moi… J’ai failli y retourner il y a quelques jours. Mais maintenant je fais plus le con!» Impossible de savoir si ses dérapages ont un lien avec le cannabis. D’autres avouent franchement avoir volé pour fumer. Croisée au festival de Montreux, Lysiane*, étudiante valaisanne de 20 ans, a passé l’âge des conneries. Mais elle raconte, fière et souriante, sa technique: «Je fumais quand j’avais 15-16 ans. Je n’avais pas de sous. Alors j’allais dans les magasins avec des copines pour voler des habits. On avait des pinces pour couper les antivols. Ensuite, je me faisais rembourser les fringues par ma mère, qui ne savait rien.» Souvenir plus traumatisant pour Germain*, 19 ans. Le Lausannois confie avoir arrêté depuis plus d’un an. «Je dépensais entre 20 et 50 fr. par semaine. Ça m’a posé des problèmes. Je commençais à voler, des portefeuilles, des natels…» Résultat: une amende de 10 000 fr. infligé par un tribunal. «J’ai fait deux, trois grosses conneries. J’ai compris que c’était pas mon chemin.»

Des témoignages si surprenants que l’on pourrait en douter. Ils n’étonnent pourtant pas Christina Akré. La chargée de recherche au Groupe de recherche sur la santé des adolescents à l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive (IUMSP) à Lausanne a l’expérience des entretiens. «Je discute souvent avec les adolescents de ce qu’ils dépensent pour leur consommation. Mais cela varie beaucoup s’ils sont en périodes de vacances ou d’année scolaire, ou s’ils sont seuls ou en groupe.» Dépenser 350 fr. par semaine pour deux personnes, info ou intox? «Je n’ai jamais entendu ça. Cela paraît énorme, mais c’est plausible. Tout dépend de la qualité du cannabis.»

* Prénoms d’emprunt

Les scientifiques n’ont jamais focalisé leurs recherches sur le problème financier lié à l’achat de cannabis

Parmi toutes les études réalisées au sujet du cannabis, aucune ne fait référence au budget des jeunes consommateurs. Pourquoi? «Il y a des questions qu’on n’a pas le droit éthiquement de poser. Ce serait leur signaler qu’on banalise l’achat du cannabis», s’exaspère Michel Graf. Après réflexion, le directeur de l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA), quelque peu décontenancé par ce thème, finit par lui trouver un intérêt. «L’indicateur financier devient un élément de plus dans les critères de dépendances.» Il se ravise même pour envisager une «étude plus qualitative avec un groupe de consommateurs fréquents». Une idée partagée par Christina Akré, chargée de recherche à l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV. Elle aborde d’ailleurs actuellement cette question du prix, dans une étude qualitative sur le cannabis menée auprès d’une vingtaine de jeunes, interviewés pour comprendre comment ils consomment. La question pécuniaire intéresse grandement un autre spécialiste. «C’est un réel problème, observe Pierre-André Michaud, médecin-chef de l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents du CHUV. Probablement qu’une proportion non négligeable de jeunes se paie des produits au détriment d’autres choses comme la nourriture. Mais il est très difficile de parler argent avec eux. Lors de mes entretiens, ils me répondent qu’ils se débrouillent. Ce que l’on sait, c’est que le prix à un effet dissuasif. On l’a vu avec les alcopops. Depuis que leur prix a été augmenté, la consommation a diminué.»

A savoir

1 sur 3 - C’est la proportion des jeunes de 15 ans ayant déjà fumé un joint dans leur vie.

Prix du joint - Entre 10 fr. et 15 fr. Tout dépend de la qualité du cannabis et du taux de THC (Tétra-Hydro-Cannabinol), qui produit l’effet «défonce».

Au moins 40 fois - Il faut avoir consommé du cannabis au moins 40 fois dans les douze derniers mois pour être considéré comme un gros consommateur, selon une étude européenne datée de 2006.

4,8% des garçons et 2,6% de filles - C’est le pourcentage des gros consommateurs âgés de 15 ans en Suisse en 2006.

Cannabis Appelé aussi «schit», «bédo», «stick», «beuh», «splif», etc.

Source : Le Matin Dimanche

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