Saint-Moritz encrassée par la cocaïne de sa jet-set
Selon un rapport fourni par les Nations Unies cet été, Saint-Moritz occupe la sixième place mondiale en matière de consommation de cocaïne par habitant. L’opprobre rejaillit sur la commune, qui se voit fort empruntée: peut-on condamner le bras qui vous nourrit?

«A Saint-Moritz, c’est la neige assurée.» Traditionnelle carte de visite de la très chic station grisonne, ce type de slogan publicitaire fait désormais se gausser les esprits railleurs. Car à en croire l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, c’est une neige empoisonnée qui tombe à la haute saison sur le bourg d’Engadine. Elle a pour nom cocaïne, et se consommerait à raison de 22 lignes par jour pour mille habitants.
Un score qui vaut à la station helvète une belle sixième place au classement mondial dans le Rapport sur la drogue 2007 rendu par l’ONU au mois de juin. Vingt-deux lignes, c’est moins que New York, mais plus que Zurich, Londres ou Paris. Il y a quelque chose de pourri au royaume des sports d’hiver en combinaison Prada. Mais quoi?
1400 lignes par jour
Dans son bureau du Rathaus, Peter Barth, l’affable président de Saint-Moritz, semble plus embêté qu’étonné par ce résultat. C’est que début 2006 déjà, le passage dans le village de scientifiques allemands de Nuremberg (les mêmes qui ont effectué l’étude comparative reprise par l’ONU) avait fait scandale en Suisse alémanique. En décembre, pic d’affluence d’une jet-set avide de fête, des tests avaient été effectués grâce à une nouvelle technique d’analyse des eaux usagées (lire encadré) et des prélèvements dans les WC. Bilan: 1400 lignes sniffées chaque jour en haute saison dans la station, rien que cela.
Inquiété par ce résultat et par ses suites tapageuses, Peter Barth a alors organisé une table ronde avec des professionnels de sa commune. Dirigeait-il une station de drogués? Le président fut rapidement rassuré: concernant les habitants fixes du bourg, la situation est sous contrôle. «Nous savons qui consomme et quoi», confirme Mario Salis, chef de la police pour la région Engadine. Entendez: les indigènes ne posent pas de problèmes particuliers. Quant aux autres…
Forte de quelque 6000 habitants en basse saison, la station grisonne atteint les 25 000 ou 30 000 têtes au coeur de l’hiver, lorsque Russes, Milanais et Anglais du beau monde s’y bousculent. Rompus aux nuits sans fins entre privilégiés, certains amènent avec eux «ce qu’ils consomment à la maison toute l’année», résume sobrement Peter Barth. Comprenez: leur cocaïne, qui se sniffera dans des soirées privées, tel ce club select à 2000 francs l’entrée. Détachée de tout scandale ou scène ouverte, la drogue à Saint-Moritz serait restée un secret de Polichinelle si l’eau, cette traîtresse, n’avait vendu la mèche à travers les échantillons prélevés. Propriétaire de la discothèque Diamond, Agron semble fatigué par ces histoires de cocaïne. D’accord, des traces importantes de poudre ont été retrouvées dans les WC de son établissement. Mais que faire? «J’ai un service de sécurité qui contrôle la discothèque. Mais les toilettes sont un endroit privé. Je ne peux quand même pas y installer des caméras!» Et puis, le directeur assure qu’en été, lorsqu’il n’y a «que des Engadinois», la drogue ne se consomme pas. Que la poudre blanche vienne de la haute société, tout habitant de Saint-Moritz vous le confirmera. Mais du bout des lèvres. Car à condamner le bras qui vous nourrit, on risque gros…«Là où il y a de l’argent, il y a de l’illégalité», résume un patron de club du coin. C’est noté. Mais que fait la police?
Elle n’y croit pas, d’abord. Pour Mario Salis, les chiffres fournis par les Nations Unies sont tout simplement faux. Car l’homme assure que les spécialistes de Nuremberg se basent uniquement sur les tests effectués en décembre, une période peu représentative. Actuellement en déplacement au Canada, l’équipe de scientifiques concernée n’était pas atteignable cette semaine. «Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de problème de cocaïne à Saint-Moritz», résume le chef de la police. « On peut bien faire des descentes dans les clubs, mais cela n’est pas très utile.» Une position partagée par le président Peter Barth. «C’est un problème général de société. On ne va quand même pas faire la guerre.»
Tandis que les riches cocaïnomanes partent consommer au Sud durant les mois d’été, ce sont les habitants de Saint-Moritz qui se sentent salis par le classement fourni par les Nations Unies. «Ça nous tue», admet Reto, propriétaire du Bobby’s Pub, au centre du bourg. «Vous voyez la publicité que ça nous fait?»
Source : Le Matin Dimanche
Mots-clés : cocaïne, jet-set, suisse
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