Face à la recrudescence des conduites à risques chez les gays, l’Inpes et McCann font appel à Nan Goldin, dont les photos brutales ont immortalisé les années sida.


Le chiffre, rapporté par l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé) résume, à lui seul, la situation. Sa rudesse. Sa brutalité. Et comme une forme de fatalité : «Chaque jour en France, quatre homosexuels découvrent leur séropositivité», lâche la campagne de prévention réalisée pour McCann par la photographe Nan Goldin (lire l’encadré). Son long travail sur le monde parallèle des drag-queens et de la communauté gay, la mort de la plupart de ses amis à la fin des années 1970 lui ont offert l’âpreté, la crudité mais aussi la tendresse nécessaires pour tendre un miroir vrai à cette génération perdue, sans voyeurisme trouble.

Phénomène générationnel

La statistique surprend pourtant. Mais elle n’est pas si irrationnelle que cela : cette flambée de contaminations surgit comme la conséquence paradoxale des avancées thérapeutiques sur le sida. « L’arrivée des trithérapies entre 1996 et 1997 nous a fait entrer dans une ère post-sida, où le VIH a cessé d’être synonyme de mort inéluctable, pour devenir une maladie chronique, un peu «lourde», comme le diabète. Si l’on est dépisté suffisamment tôt, on a plus de chances qu’auparavant de survivre », analyse Jérôme Guilbert, directeur général de McCann Paris et responsable du budget de lutte contre le VIH. Une fabuleuse avancée : la mise à disposition de combinaisons thérapeutiques permet désormais de bloquer la multiplication du VIH et de réduire la charge virale jusqu’à la rendre indétectable.

Mais, dans la foulée, le constat s’est accompagné d’une donnée imprévue : en éloignant l’inéluctabilité de la mort, en banalisant la maladie, en légitimant une forme de lassitude, l’avancée médicale sur le VIH s’est accompagnée d’une recrudescence des conduites à risques dans la communauté gay. Le paradoxe est d’autant plus profond qu’entre les années 1980 et le début des années 2000, c’est cette même communauté qui s’était caractérisée par sa conduite exemplaire en matière de prévention et de pédagogie. Aujourd’hui, c’est l’inverse : selon les données publiées par l’Enquête Presse Gay, la prise de risque sexuel a augmenté de 70 % depuis 1997. Au point d’aboutir à cette situation hautement paradoxale : la maladie s’est éloignée… mais les contaminations se sont multipliées. Alors qu’à rebours la position des autres communautés s’améliore. « Si la contamination est stable dans les populations migrantes, où le dépistage a fortement progressé, elle est également bien maîtrisée chez les usagers de drogue dure [moins de 3 % des séropositifs] et au sein de la communauté hétérosexuelle, confirme Philipe Lamoureux, directeur de l’Inpes. Alors ? « On assiste à un phénomène dans la communauté homosexuelle française, également constaté en Europe occidentale et en Amérique du Nord : les 15-25 ans, c’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas connu l’hémorragie des années 1980, sont moins soucieux de se protéger », décrypte Thomas Doustaly, directeur de la rédaction de « Têtu », magazine emblématique de la communauté gay.

Exacerbation de la virilité

Le psychanalyste Serge Hefez avance une autre explication : « L’univers gay est aujourd’hui un univers guerrier, qui met en jeu des fantasmes assez rigides de virilité toute-puissante… Il y existe une recherche d’excitation qu’exacerbent la prise de cocaïne, de poppers et la pratique du bareback » [NDLR, le non port du préservatif]. » Thomas Doustaly s’insurge contre cette interprétation. Mais sans qu’il soit possible de résumer le phénomène à une explication linéaire, les chiffres sont là. Selon Jérôme Guilbert, « le nombre de séropositifs a crû de 25 % depuis l’irruption des trithérapies. » Ce que semble confirmer le directeur de la rédaction de « Têtu » : «60 % des homosexuels sexuellement actifs à Paris sont séropositifs», estime-t-il. Au point d’alerter sérieusement la communauté. Au point - également - de mobiliser les pouvoirs publics, tiraillés entre la nécessité de résoudre un danger croissant de santé publique, et la volonté de ne pas diaboliser la figure du partenaire séropositif. «Introduire comme dans les campagnes Aides, la présence du partenaire contaminé sous la figure d’un squelette, est inimaginable», souligne Jérôme Guilbert. «Nous sommes entrés dans une communication post-sida, où la mort a cessé d’être au centre du débat pour céder la place à une pédagogie de la prévention. Il n’est pas question de culpabiliser le partenaire.» Philippe Lamoureux confirme : «Cette mutation de la communication est également passée par une évolution de la cible visée. De campagnes grand public, nous avons progressivement évolué vers des messages de plus en plus pointus en direction des populations prioritaires : homosexuels, populations migrantes, toxicomanes, hétérosexuels insuffisamment avertis…»

Tueur sympathique

C’est ainsi que le choix de l’agence s’est porté, presque naturellement, sur Nan Goldin. «Elle a dit oui tout de suite», indique Marie Bottin, responsable de l’achat d’art chez McCann. Sa seule restriction était qu’elle ne voulait ni décor artificiel ni comédiens. Elle désirait quelque chose d’authentique, au point de téléphoner aux Etats-Unis pour se renseigner auprès de médecins sur l’aspect visuel du virus.» Car le troisième homme de ce ballet amoureux, l’invité inattendu, c’est lui. L’imprévisible, sournois, et surtout invisible VIH, camouflé au fond de la pièce, à la manière d’un tueur qui se ferait également voyeur.

Mais comment le représenter ? C’est sur ce point précis que s’est axé l’essentiel des discussions. Car, en réalité, rien de plus banal, de plus anodin que ce VIH qui, jusqu’à son aspect extérieur, avance en tueur masqué : «Il est blanc, a un côté sympathique, presque «cartoon», détaille Jérôme Guilbert. Nan Goldin le voulait tel quel, le plus vrai possible. Nous, nous tenions à mettre en exergue sa dangerosité, quitte à le schématiser. C’est ce qui nous a amenés à le repeindre en rouge, pour souligner sa dangerosité. Quant au couple enlacé, il a été choisi à l’issue d’un casting sauvage et son attitude reproduit presque à l’identique mais, de manière assagie pour le grand public, les photos intimes de Clemens et Jens, largement déclinés dans l’ouvrage «Le Terrain de jeu du Diable» [éditions Phaidon]Chez « Têtu », on estime la démarche des pouvoirs publics estimable, mais l’impact du visuel insuffisamment fort « pour modifier les comportements».

La campagne est déclinée jusqu’à la fin de l’année dans des titres «branchés» tels que «Technikart» ou «Les Inrockuptibles», mais également dans des publications plus pointues à destination de la communauté gay.

Source : Les Echos

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