Les jeunes consommateurs d’héroïne, “l’envers de la carte postale” de Venise


Loin des regards des dizaines de milliers de touristes qui prennent chaque jour Venise d’assaut, six très jeunes adolescents frigorifiés s’apprêtent à “sniffer” de l’héroïne dans l’obscurité, à Mestre, banlieue industrielle de la Sérénissime. “Tu m’en passes”, murmure en italien Guido, 13 ans, à l’un de ses compagnons regroupés dans la nuit de samedi à dimanche sous une passerelle piétonne. Ses yeux s’allument à la vue de la poudre, pourtant légèrement grisâtre, indiquant un degré de pureté incertain. Guido vit dans la rue depuis six mois après “des problèmes avec sa mère” qui l’élevait seule et était sans emploi depuis trois ans. Il “se débrouille”, fait de petits boulots, vole et deale “parfois”.

L’héroïne vient d’Afghanistan par la route des Balkans. Son prix a beaucoup baissé. A Venise (nord-est de l’Italie), elle coûte entre 50 et 70 euros le gramme, selon sa pureté. Comme ses camarades, tous des garçons âgés de 12 à 15 ans, Guido n’est pas venu aux opiacés directement. “La base, c’est l’alcool, après le cannabis, mais l’héroïne, c’est ce qui fait l’effet le plus fort”, explique-t-il. “Difficile de s’en passer quand on a commencé”, avoue Marino, né sur la “terre ferme”, dans la gigantesque banlieue industrielle vénitienne, il y a 15 ans. “Cette poudre te fait oublier tous tes problèmes”, dit-il, soudain grave. “Ici, il n’y a pas d’avenir”.

“Nous avons relevé au cours de 2007 une augmentation préoccupante de la consommation d’héroïne, soit fumée, soit injectée et particulièrement vertigineuse pour les jeunes de 15 à 24 ans”, assure Giuseppe di Pino. Il travaille au développement d’une unité mobile de la municipalité, allant depuis trois ans à la rencontre d’usagers aux styles de vie et aux origines très divers: des fêtards aisés aux marginaux, des Italiens aux migrants d’Europe de l’Est ou d’Afrique. Les services sociaux vénitiens ont relevé une augmentation du pourcentage des consommateurs d’héroïne parmi les usagers de drogue qu’ils rencontrent avec une proportion passée de 7% en 2002 à 51% dans les six premiers mois de 2007 (de 10% à 20% chez les 15-24 ans).

Par ailleurs, “les jeunes commencent l’héroïne de plus en plus tôt”, dès 12-13 ans, “c’est l’envers de la carte postale” de Venise, estime Giuseppe di Pino. Avec la probabilité de se diriger également plus tôt vers l’injection, qui comporte plus de risques, notamment en terme de transmission du VIH-sida et des hépatites B et C. A 32 ans, Sandrina, est passée au “shoot” (injection dans une veine) depuis plus de 10 ans. Dépendante et vivant dans la rue, pâle et maigre, elle s’apprête à “se piquer” derrière un entrepôt désert, face aux lumières lointaines de la Venise historique. Même si elle ne parvient plus à atteindre le “rush” (euphorie suivant immédiatement l’injection), la jeune héroïnomane veut à tout prix éviter “le manque”, qui survient au bout de 7 à 12 heures. Sandrina a fait de la prison pour vol trois fois. Elle est atteinte d’hépatite C. L’Italie comptait en 2006 selon les chiffres officiels 210.000 consommateurs dits “problématiques” d’opiacés, avec une forte présence du VIH et des hépatites B et C parmi ces usagers, et a enregistré 517 décès dus à des overdoses la même année.

Sandrina n’a “pas le courage” de suivre un traitement régulier ou d’entrer dans un programme de substitution. “On se sent déjà trop vieux”, explique son ami, Dragan, 34 ans, originaire de Serbie. “On a plus de raisons de mourir que de vivre”.

Source : MAP

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