15 novembre : Journée nationale sur les problèmes liés à l’alcool
Les modèles de traitement des personnes dépendantes à l’alcool sortent enfin de la culpabilisation. Explication d’un spécialiste, à l’occasion aujourd’hui de la journée nationale sur les problèmes liés à l’alcool.
La rechute, pour un alcoolique et pour son entourage, c’est bien sûr un échec. Elle a été longtemps considérée comme une faillite de la volonté. Petit à petit, la recherche sur les dépendances aidant, la communauté scientifique change de regard. Il ne s’agit plus de culpabiliser la personne dépendante mais plutôt de la valoriser. On considère désormais que la rechute fait partie du processus de guérison. Et le slogan de la journée nationale sur les problèmes liés à l’alcool, qui a lieu aujourd’hui, résume cette évolution: «La rechute, une chance?» Formule provocatrice, utopique ou réaliste? Le point avec le professeur Jean-Bernard Daeppen, responsable du Centre de traitement en alcoologie au Département de médecine et santé communautaire du CHUV à Lausanne.
Est-ce que c’est un message nouveau que de dire que la rechute représente une chance?
Oui, c’est assez intéressant car les modèles traditionnels de traitement pour la dépendance à l’alcool sont plutôt culpabilisants. A la fin du XIXe siècle, avec la révolution industrielle et la progression du marché des alcools distillés, l’alcoolisme a touché de front la classe ouvrière, c’est devenu un problème de société. On a mis du temps à le considérer comme une maladie. Il y avait toujours une composante morale dans l’approche: l’alcoolique manquait de volonté, de motivation, c’était un jean-foutre! Jusque dans les années 70, le traitement consistait à essayer de protéger la personne de son vice, en la mettant dans un milieu fermé. On était convaincu que la seule solution résidait dans une abstinence totale et définitive. Pour les Alcooliques anonymes, qui ont longtemps représenté la réponse la plus importante à cette maladie, les alcoolo-dépendants sont dominés par le produit, ils doivent toucher le fond pour renaître en reconnaissant une puissance spirituelle supérieure.
Qu’est-ce qui a fait changer ce regard?
Dès les années 70-80, la recherche a permis de comprendre de mieux en mieux les mécanismes de la dépendance. Certains traitements sont plus efficaces que d’autres.
Lesquels?
Ceux qui valorisent les capacités d’une personne à recourir à ses propres ressources. Il y a trois approches. La première consistant à manifester son empathie, à valoriser la personne, à la soutenir. La seconde est une approche cognitivo-comportementale: «Je passe devant un bistrot et je n’entre pas boire un verre.» Et la troisième, c’est le recours aux médicaments qui agissent sur le processus de dépendance neurologique. Ce besoin impétueux de consommer nommé «carving» en anglais et dont on connaît de mieux en mieux le siège neurobiologique.
Peut-on vraiment dire que la rechute est une chance?
On se rend compte que, pour changer le comportement d’un individu, il faut passer par plusieurs stades. La précontemplation: l’individu n’est pas prêt. La contemplation: il est ambivalent, hésite entre les avantages et les désavantages que lui procure son produit. L’action: il décide de changer. La maintenance. Et enfin la rechute. Que ce soit pour l’alcool ou le tabac, pour se sortir d’affaire, la personne dépendante doit faire plusieurs fois ce cycle et, donc, passer plusieurs fois par la rechute. Cela lui permet de voir par exemple qu’elle ne peut consommer de manière contrôlée, que l’abstinence a plus d’avantages que d’inconvénients. Dans ce processus, les rechutes seront toujours plus courtes, elles consolident les épisodes précédents. Ces méthodes se sont développées ces dernières années avec une bonne dose d’évidence scientifique. Nous ne sommes plus dans la croyance, comme avec l’idée que les alcoolo-dépendants sont incurables.
N’est-ce pas le cas?
C’est assez juste mais assez faux! On ne peut pas parler d’un seul alcoolisme. Il y a des dépendances peu sévères qui permettent une consommation contrôlée, et des cas gravissimes qui demandent une abstinence totale. Certains malades arrêtent de boire. Après quelques années d’arrêt d’alcool, on peut considérer qu’ils sont guéris, ils ont récupéré un bon niveau de fonctionnement, même si la reprise d’alcool n’est pas sans risque. Dire que les alcoolo-dépendants sont malades à vie, c’est un peu court. Cette vision très dogmatique a perduré très longtemps, mais l’approche actuelle commence à être plus nuancée. Le processus de changement, en passant par les cycles décrits, est très lent. C’est très important que les professionnels de la santé déstigmatisent les rechutes.
Il y a aussi pas mal de personnes dépendantes qui fonctionnent assez bien.
Oui, mais leur consommation a des répercussions sur leur entourage, sur leur santé. Il y a 5% d’alcoolo-dépendants dans la société, un tiers d’entre eux s’en sort, un tiers décède et un tiers péclote. C’est une maladie chronique grave et c’est important que les gens demandent de l’aide assez tôt. Avec l’approche actuelle qui favorise l’ambulatoire d’abord, avant d’avoir recours à des traitements plus lourds (résidentiels), les gens viennent plus facilement consulter. Cela permet d’abaisser le seuil des entrées en soins. Je reçois des personnes de plus en plus jeunes et de plus en plus de femmes, car ces patients ne craignent plus une mise à l’écart, un placement dans une institution. Au contraire, nous cherchons à les valoriser. Parmi mes patients, j’ai un chef d’entreprise de 35 ans qui a réussi à arrêter de boire. Et j’ai aussi des personnes qui arrivent à avoir une consommation contrôlée d’alcool. L’important, c’est que ce soit le patient qui décide.
C’est souvent difficile pour l’entourage, en particulier le conjoint, de ne pas faire pression.
Le conjoint peut dire ce qu’il ressent mais il ne peut pas dire au malade ce qu’il doit faire. La personne dépendante est ambivalente et, lorsque l’on essaie de la pousser à arrêter de boire, elle fait le contraire. Il faut lui restituer son ambivalence et la laisser décider elle-même. Et manifester à son égard un respect fondamental de son autonomie, même si elle se met en danger. C’est la seule façon de lui permettre de réagir.
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