Le projet de verbaliser les acheteurs de drogue suscite la controverse à Genève


GENEVE. Le conseiller d’Etat Laurent Moutinot veut privilégier l’action d’une police en uniforme et envisage de sanctionner les consommateurs qui viennent se ravitailler dans la rue. La task force drogue s’inquiète pour son avenir.

Mais quelle mouche a donc piqué Laurent Moutinot? Le ministre socialiste, chargé notamment de la police genevoise, a surpris son monde en déclarant au Matin dimanche qu’il comptait réduire à long terme les effectifs de la task force drogue (TFD) tout en envisageant de verbaliser les consommateurs qui viennent se ravitailler dans les quartiers sensibles.

Lundi, le conseiller d’Etat nuançait déjà son propos même si l’intention demeure. En substance, ce dernier veut accroître la présence de policiers en uniforme et faire peur aux acheteurs. «Si tout cela peut contribuer à calmer le jeu dans certains quartiers et rassurer la population, je ne vais pas me gêner», ajoute Laurent Moutinot. Retour sur une thématique explosive.

La cacophonie

Premier problème: l’avenir de la TFD. Comme son nom l’indique, cette brigade, composée de gendarmes et d’inspecteurs de la police judiciaire, avait à l’origine été créée pour une mission temporaire consistant à lutter contre la concentration du trafic et les scènes ouvertes.

Les préoccupations sécuritaires, affirmées à l’époque tant par l’ancienne magistrate libérale Micheline Spoerri que par le procureur général Daniel Zappelli ont contribué à donner une aura particulière à cette brigade où nombre de policiers, adeptes d’actions fortes, se sont sentis particulièrement à l’aise.

Avec le temps, et surtout à la faveur d’un changement à la tête du département, l’étoile de la TFD a commencé à pâlir. Aujourd’hui, la brigade a perdu son chef charismatique, Olivier Cartier, parti diriger la criminelle. Son effectif est également réduit depuis un certain temps. A cause de l’Eurofoot, comme l’aurait imprudemment avancé le service de presse de la police?

Pas du tout, rétorque Laurent Moutinot sans craindre de donner l’impression d’une certaine cacophonie. Selon le magistrat, les gendarmes œuvrant au sein de la TFD préfèrent ne pas porter l’uniforme. Décision a donc été prise de les affecter à la brigade de sécurité publique où ils seront plus visibles tout en faisant le même travail.

Au sein des forces de l’ordre, on a visiblement peu goûté cette intervention du politique dans l’opérationnel. Ce d’autant plus que Laurent Moutinot a laissé entendre que la TFD ne retrouverait pas son effectif initial de 16 policiers. Hier, le conseiller d’Etat s’est montré plus vague sur ce point: «J’ai discuté avec la hiérarchie et il semble clair que les choses doivent bouger car cette brigade ne fait visiblement plus peur aux trafiquants et n’a pas pu régler les problèmes dans le quartier des Eaux-Vives. Mais, je ne vais pas aller me mêler de savoir quel policier va aller faire quoi. Le détail de l’affectation des effectifs est du ressort de la cheffe de la police.»

La mission

Redéfinir les missions de la task force? L’idée tenterait même Olivier Jornot. Aux yeux du député libéral, cette brigade doit évoluer et prendre un vrai nom tout en restant mixte. «Ce n’est pas un instrument de lutte contre le trafic de stupéfiants - qui passe par le démantèlement des filières - mais bien un instrument de maintien de l’ordre public», souligne ce dernier.

Plus personne n’ose d’ailleurs prétendre que les opérations de la TFD auraient un effet décisif sur la vente de drogue. Tout au plus permet-elle de juguler le problème, voire de le déplacer vers d’autres quartiers. Efficacité relative, remplissage de la prison déjà surpeuplée de Champ-Dollon par des multirécidivistes en général inexpulsables, sanctions forcément réduites en raison d’une vente très fractionnée, les policiers affairés à cette routine ne tardent pas à déprimer et la population à se révolter.

Le consommateur

Une impasse dont Laurent Moutinot tente de sortir en proposant la verbalisation des acheteurs: «Je ne veux pas instaurer une criminalisation de la consommation dans le canton mais je demande à la police de réfléchir à une action plus dissuasive pour enrayer le phénomène de rue. Il y a toujours deux acteurs dans une transaction et une grande partie des consommateurs qualifiés de récréatifs seraient sans doute sensibles à une telle contravention».

«Il ne faut pas se tromper de cible», rétorque Christophe Mani. Le directeur de l’association Première ligne - qui gère le local d’injection - se fait quelque souci pour sa mission de réduction des risques même si Laurent Moutinot affirme de son côté ne pas vouloir remettre en cause la politique des quatre piliers (ndlr.: prévention, répression, aide à la survie et thérapie).

Après avoir dû longtemps se battre pour faire reconnaître le statut de malade aux toxicomanes, Christophe Mani craint pour l’équilibre péniblement acquis. «La politique consistant à ne pas amender le simple consommateur n’est pas le résultat d’une tolérance mais bien d’une concertation entre les milieux de la santé et de la répression», rappelle ce dernier. «C’est aller à l’inverse du bon sens», renchérit même un policier.

Les dissensions

A droite, l’idée de sévir contre les consommateurs a pourtant déjà fait des émules. Olivier Jornot rappelle ainsi avoir déposé un projet de loi prévoyant des mesures d’éloignement pour les indésirables et notamment les acheteurs de stupéfiants.

«Il ne s’agit pas de viser le toxicomane gravement dépendant, ni d’empêcher la police d’avoir accès à des informateurs mais de s’en prendre à celui qui vient de loin pour se ravitailler ou au Genevois qui fait ses emplettes récréatives sur les quais. La mesure de nature administrative n’est pas hyper-répressive mais elle est de nature à renforcer le discours», résume le député.

Beaucoup trop compliqué, rétorque Laurent Moutinot. Le magistrat est visiblement à la recherche d’une solution politique plus simple dans son application et qui - pourquoi pas - ferait aussi prendre conscience à la population que le problème du trafic n’est pas uniquement lié à quelques indésirables mais qu’il faut aussi faire le ménage chez nous.

Une politique qui n’est visiblement pas du goût du procureur général. Absent hier, Daniel Zappelli a déjà eu l’occasion de se dire favorable à un renforcement de la TFD et peu acquis à la poursuite de consommateurs jugés plus utiles pour confondre les trafiquants.

A cheval entre les compétences des deux pouvoirs, la répression du petit trafic et la lutte contre l’insécurité qu’il engendre promet encore de belles empoignades.

Fati Mansour
Mardi 22 avril 2008

Source: Le Temps

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