Moutinot veut s’attaquer aux clients des dealers


«Les dealers? Moutinot n’en a rien à cirer» titrait ce journal dimanche dernier. Le conseiller d’Etat genevois n’a pas apprécié du tout. Il répond aujourd’hui, défend sa politique. Et annonce un changement radical de méthode: il va aussi traquer les consommateurs de drogue.

«La chasse aux dealers à Genève n’est plus une priorité», constatent certains politiciens de la Cité de Calvin. Ils font en cela écho aux nombreux habitants de plusieurs quartiers (Eaux-Vives, Pâquis, Jonction) qui n’en peuvent plus des nuisances et de l’insécurité occasionnées par le trafic de drogue dans la ville. Le mot impunité est sur toutes les lèvres. D’autant que les arrestations de dealers ont baissé de 12%, passant de 435 en 2006 à 381 en 2007. Et que les effectifs de la task force drogue ont été réduites de 37%, passant de seize à dix personnes. Confronté au malaise grandissant de la population, le conseiller d’Etat Laurent Moutinot réagit avec vigueur et promet un changement de stratégie dans la lutte contre le trafic de drogue. Désormais, on ne s’attaquera pas seulement aux dealers mais aussi à leurs clients. Car moins il y aura de clients, moins il y aura de dealers. C.Q.F.D.

Alors M. Moutinot, vous n’avez pas vraiment apprécié notre commentaire sur la lutte contre la drogue à Genève…
C’est la chose la plus malhonnête que j’aie lue depuis longtemps. Vous donnez à penser, que je n’en ai rien à cirer de la sécurité des citoyens. C’est de la désinformation.

Nous ne modifions pas d’un iota nos arguments: est-il politiquement intelligent de sabrer dans les effectifs de la task force drogue au profit de l’Eurofoot, et ce, un an et demi avant l’événement?
Il n’a jamais été question de déplacer ces gendarmes en raison de l’Eurofoot.

Mais ce sont vos propres services qui nous ont donné ces explications!
C’est une boeufferie! Ce qui est exact, c’est que nous avons progressivement retiré des gendarmes (habillés en civil) de la task force, pour les affecter à la brigade de sécurité publique, où ils travaillent en uniforme. Car l’uniforme est bien préférable pour faire de la prévention. Au total, il y a autant, si ce n’est plus, de policiers dans les zones difficiles. Mais il y en a moins dans la task force drogue, je vous l’accorde.

Voulez-vous dire par là que la task force drogue n’est plus assez efficace?
Sa première mission était de nettoyer le secteur de la gare Cornavin, où elle a fait un travail admirable. Aujourd’hui le problème se concentre aux Eaux-Vives et le genre de criminalité a évolué: nous avons affaire à des polycriminels, plus violents. C’est pour cette raison que nous sommes en train de changer de méthode. Nous accentuons d’une part les efforts pour remonter les filières grâce à la brigade des stupéfiants. D’autre part, nous rendons la police plus visible. Le problème, c’est que les agents en uniforme ne font plus peur.

A quoi s’ajoute, si nous sommes bien informés, le fait que ces multirécidivistes sont pour la plupart inrefoulables dans leur pays d’origine, non?
Effectivement, ces délinquants étrangers (ils sont au nombre de 200 à 300 rien que dans le quartier des Eaux-Vives) n’ont pas d’identité connue. On ne peut donc pas les renvoyer dans leur pays d’origine. Il faudrait que la Confédération obtienne la possibilité de les expulser en décrochant des accords avec certains pays. Il y a quelque temps, des négociations avec des pays de l’Est ont permis cela. Si l’on pouvait atteindre le même objectif avec quelques Etats d’Afrique du Nord ce serait un vrai bonheur.

Au fait, Monsieur Moutinot, combien coûte le gramme de cocaïne?
300 fr. quand j’étais stagiaire il y a trente ans. Aujourd’hui, il est passé au-dessous de 50 fr. Avec l’inflation, cela signifie que le prix a diminué dans un facteur de dix.

Le prix baisse. La demande explose. On ne peut pas expulser les dealers. Les gendarmes ne font plus peur. On va dans le mur avec ça, non?
La réalité, c’est qu’il y a autant de dealers parce qu’il y a de la demande, des clients. Jusqu’à aujourd’hui, nous nous sommes occupés surtout des dealers. Maintenant, nous réfléchissons à agir aussi contre leurs clients. Au moyen de contraventions. La loi l’autorise, mais n’est pas ou peu appliquée, au nom d’une certaine tolérance. Si l’on se mettait à verbaliser tous ceux qui s’arrêtent en voiture sur les quais pour se ravitailler… Une petite note de police dans un dossier pour acquisition de substance illégale promettrait d’en faire réfléchir plus d’un. Bref, je suis sûr que si l’on diminue le nombre de consommateurs, on diminuera les nuisances causées par le trafic. Nous étudions ce projet qui pourrait être mis en place avant la fin de l’année.

Vous êtes conscient que cette idée de poursuivre les consommateurs de drogue fera blêmir toute la gauche qui s’est battue pour une certaine dépénalisation dans ce domaine? A contrario, c’est la droite, l’UDC, qui va être contente…
Là n’est pas mon souci. Mon souci, une fois encore, c’est de savoir quelles sont les bonnes méthodes pour parvenir à une meilleure sécurité. Des interventions ciblées mais énergiques en direction des consommateurs, cela peut apporter un résultat. Si vous n’agissez que sur un tableau (les dealers), c’est raté. Il faut forcément jouer sur les deux tableaux: dealers et consommateurs.

Sophie Roselli et Michel Danthe - le 19 avril 2008, 22h28

Source: Le Matin Dimanche

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