«Il ne faut pas confondre le rôle de l’école avec celui de la police»


TESTS DE DÉPISTAGE - Pour Jean-Félix Savary, la détection du cannabis à l’école, approuvée par les députés, est «contre-productive».
Une première en Suisse. Mardi dernier, le Grand Conseil vaudois acceptait une motion ouvrant la voie aux tests de dépistage du cannabis dans les écoles (notre édition du 24 avril). Proposée par le député et médecin Jacques-André Haury (écologie libérale), la mesure laisse perplexe bien des spécialistes, parmi lesquels Jean-Félix Savary, secrétaire général du GREA (Groupe romand d’étude des addictions). Interview.

Comment réagissez-vous à la décision du parlement?

Jean-Félix Savary: C’est clairement une déception. J’ai l’impression que le Grand Conseil a accepté cette motion dans la précipitation, sans s’intéresser aux connaissances actuelles sur la question. Nous avons été d’autant plus surpris que cette proposition vient d’un médecin, alors que toute la littérature scientifique va à l’encontre de telles mesures. Pour être efficace, il faut mener des actions différenciées, dont la répression fait partie. Mais l’école, elle, a un rôle précis, éducatif, qui n’est pas celui de la police. Or, cette mesure tend à ramener l’école dans le domaine de la police, ce qui est contre-productif.

En quoi est-ce contre-productif?

L’école joue avant tout un rôle dans la détection précoce de consommation de drogue à travers le lien de confiance établi avec les élèves. En faisant appliquer des mesures répressives par le personnel scolaire, on nuit à cette action spécifique et la capacité d’intervention en est limitée. Tous les efforts fournis ces cinq dernières années vont dans ce sens. Avec un test de dépistage à la main, on ne peut plus réellement prétendre établir un dialogue avec l’élève.

N’est-ce pas un discours un peu angélique?

Pas du tout. Ces démarches se basent sur des analyses et des évaluations sérieuses. On regarde ce qui fonctionne. En 2002, la proportion de jeunes de quinze ans qui déclaraient avoir déjà touché au cannabis était de 46% en Suisse. En 2006, elle a chuté à 34%. Cette période correspond à la mise en place de telles mesures dans les écoles. A savoir: détecter ces problèmes le plus tôt possible et en parler avec les jeunes. Les professeurs ont des compétences pédagogiques qui leur permettent de le faire. Et quand une situation se détériore, le recours aux voies répressives et judiciaires est toujours possible. Il existe déjà.

La consommation de drogue dans les écoles n’en est pas moins préoccupante…

Oui. La pire des choses serait de nier le problème. Mais nos préoccupations portent avant tout sur les consommateurs dits «problématiques», qui tentent d’échapper à leurs difficultés psychologiques et sociales à travers des produits. Risquer de les exclure de tout contrôle avec des mesures répressives est une erreur. Lorsqu’ils ont l’impression d’être compris et écoutés en milieu scolaire, on constate que les jeunes sont souvent ouverts à la collaboration, beaucoup plus que les adultes. Et le professeur ou le médecin scolaire pourra aussi déceler d’autres problèmes – familiaux… – et faire le lien avec les services concernés. On a tout intérêt à encadrer les jeunes en difficulté plutôt que de susciter leur méfiance.

Concrètement, ces tests sont-ils applicables?

Cela me semble difficile et je pense que la mesure va se casser le nez sur la réalité. D’abord, les directeurs d’école et le personnel de santé ont vu les avantages des méthodes actuelles et ne se laisseront pas impressionner. Et puis de nombreux problèmes juridiques, éthiques, de fiabilité des tests risquent de se poser. Tout comme des problèmes de coûts. Pour ma part, je pense qu’un certain pragmatisme entravera l’application de cette mesure. I

Paru le Samedi 26 Avril 2008

PROPOS RECUEILLIS PAR MARIO TOGNI

Source: Le Courrier

Mots-clés : , , , , , ,
Imprimer cet article Imprimer cet article

Liens et Informations

Entrer en lice en commentant, suivant ce que les autres ont a dire, ou en y référant depuis votre blog.


Autres articles
«Les médecins doivent refuser de faire des tests anticannabis»
Eaux-vives: Laurent Moutinot veut casser le marché de la drogue

Commentaires de lecteurs

Désolé, les commentaires ne sont plus possibles.