«Il faut éradiquer l’épidémie, plus le virus»


Le virus du sida (VIH) a été découvert il y a 25 ans par le professeur Luc Montagnier. Le point sur les thérapies de la maladie avec le célèbre virologue français, alors que va s’ouvrir le 3 août à Mexico la Conférence mondiale sur le sida

Le 20 mai 1983, la revue Science publie la description de ce virus aujourd’hui connu sous le nom de VIH. L’article est signé par l’équipe du professeur Luc Montagnier, de l’Institut Pasteur à Paris. Vingt-cinq ans plus tard, quelque 33 millions de personnes sont contaminées par la maladie dont le virus est la cause, le sida. Alors que Mexico va accueillir du 3 au 8 août la 17e Conférence mondiale sur le sida, Le Temps a rencontré le célèbre virologue âgé de 75 ans, dans son bureau jonché de documents scientifiques au siège de l’Unesco, à Paris, où il préside depuis 1993 la Fondation mondiale recherche et prévention sida, une fondation suisse reconnue d’utilité publique.

Le Temps: Après un quart de siècle, où en est la lutte contre le VIH?

Luc Montagnier: J’aurais préféré fêter avec vous la fin du sida… Mais même si l’épidémie est toujours là, le bilan est positif. Dès 1996, les trithérapies ont permis de prolonger la vie de beaucoup de personnes. Le sida tend ainsi à devenir une maladie chronique.

- Une étude publiée le 25 juillet dans «The Lancet» estime en effet que la durée de vie pour une personne séropositive traitée dès l’âge de 20 ans est passée de 36 ans en 1996 à 50 ans en 2003…

- C’est un grand pas. Mais pas la voie vers une rémission totale, illusoire avec ces traitements.

- Y a-t-il de nouvelles pistes? La firme Gilead Sciences vient de lancer un essai clinique de phase III avec un inhibiteur de l’intégrase, cette molécule qu’utilise le VIH pour pénétrer dans les cellules…

- Des nouveaux types d’agents chimiques sont encore développés pour faire face à l’émergence de souches virales devenues résistantes aux premiers médicaments. Mais à long terme, on n’éradiquera pas le virus dans le corps d’une personne par des moyens chimiques, comme on l’a pensé au début des trithérapies. Car le virus reste dormant dans certaines cellules infectées, et n’est pas atteignable par les médicaments. Selon moi, la cause est même perdue d’avance! Je n’ai dès lors pas été surpris que la société Roche ait annoncé il y a peu qu’elle cessait ses recherches sur les médicaments antisida.

- Et qu’en est-il des vaccins, notamment préventifs garantissant une immunité au travers de la fabrication d’anticorps neutralisants?

- Une soixantaine de candidats vaccins ont déjà été évalués, dont deux ou trois en phase III d’essai clinique. Mais ces essais ont été arrêtés, avant leur terme. Soit parce que les résultats étaient négatifs, soit - pire, comme dans le cas d’un vaccin testé par le laboratoire Merck - parce que c’était dans les groupes des patients vaccinés qu’il y avait le plus de nouvelles infections. Le tableau n’est donc pas glorieux. Mais on pouvait presque le prévoir, pour deux raisons. D’abord parce que ces vaccins ciblaient des parties du virus qui sont parmi les plus variables - la stratégie du virus est de muter pour échapper au système immunitaire. C’était une erreur! Il fallait au contraire diriger les vaccins contre les parties virales du virus qui ne changent pas. D’autre part, ces candidats vaccins ne tenaient pas compte de la physiopathologie de l’infection. On sait que le virus, pour se développer, a besoin que soient activées certaines cellules du système immunitaire (lymphocytes-T CD4). Or le vecteur utilisé pour administrer le vaccin, en général un autre virus (tel celui du rhume) rendu inoffensif dans lequel ont été insérés des gènes spécifiques du VIH, déclenche lui-même une réaction immunitaire activant des lymphocytes, et faisant par là le lit pour une meilleure attaque du VIH. C’est très probablement pour cette raison que Merck a dû arrêter son essai en septembre 2007. Par ailleurs, les chercheurs ne disposent pas de modèle animal à même de simuler une contamination par le VIH et dont les résultats pourraient être transposés stricto sensu chez l’homme. Enfin, le virus peut échapper aux vaccinations en se faisant «avaler» par d’autres germes infectieux, comme des bactéries. Enormément d’efforts ont été engagés pour trouver un tel vaccin préventif. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas les faire. Mais parfois, il faut savoir arrêter.

- Quelle est donc la voie à suivre?

- Celles des vaccins thérapeutiques. L’idée est, chez des patients dont la charge virale a été rendue minime avec des trithérapies, de stimuler en masse le système immunitaire pour que celui-ci remplace les médicaments lorsque le VIH va attaquer à nouveau, ce qu’il ne manque pas de faire quand on stoppe la trithérapie. Si le vaccin fonctionne, le virus restera à un niveau très bas. Il ne disparaîtra pas du corps mais ne parviendra plus à exprimer sa virulence.

- Les chercheurs ont déjà éprouvé trois manières de réaliser un tel vaccin: en injectant des fragments de l’ADN du VIH, qui produisent des protéines cibles pour les lymphocytes, en utilisant des vecteurs viraux comme «transporteurs» pour les bribes du VIH, ou en liant celles-ci à des protéines appelées lipopeptides…

- Mais aucune de ces tentatives n’a jusque-là été couronnée de succès.

- Est-on donc dans l’impasse? Vous avez déclaré que, pour surmonter leurs difficultés, les «scientifiques devaient être plus novateurs»…

- C’était aussi une autocritique… Non, il y a des solutions. On n’aboutit pas encore parce que tout est question de moyens et de volonté conceptuelle. Actuellement, la pharma-industrie s’oriente encore vers les traitements chimiques plutôt que vers les vaccins thérapeutiques. Concernant ces derniers, la pierre d’achoppement souvent évoquée est qu’il faut identifier des parties spécifiques du VIH qui ne mutent pas et puissent être exposées au système immunitaire. Mais elles existent! On sait que certaines personnes, appelées «contrôleurs d’élites», bien qu’infectées par le VIH, ne développent pas la maladie, précisément grâce à l’action de leur système immunitaire. Le problème, c’est que les parties non mutantes du VIH sont souvent cachées. Il suffirait dès lors de les modifier pour qu’elles deviennent exposées. Nous travaillons dans ce sens, mais je ne peux vous en dire davantage pour l’instant.

- Tout semble si simple...

- Je ne veux pas trop simplifier non plus, car le propre de la recherche est de ne pas connaître à l’avance les résultats. Et il faut rester humble devant la complexité des mécanismes biologiques. Mais on pourrait avoir des résultats d’ici trois à quatre ans. Nous avons voulu mettre nos idées à l’épreuve il y a quelques années. Mais nos projets ont été refusés sous prétexte qu’arrêter temporairement les trithérapies chez les patients, comme on le voulait pour mener à bien nos essais, n’était pas éthique, car potentiellement dommageable. Or, on sait aujourd’hui que ce n’est pas le cas.

- Vous êtes donc optimiste pour ces vingt-cinq prochaines années?

- J’espère que dans un quart de siècle on aura éradiqué l’épidémie, mais pas forcément le virus. Car en fait, ce virus est sorti d’une boîte de Pandore. Et il faut qu’il y retourne. L’Histoire montre toutefois que les épidémies du passé se sont arrêtées presque d’elles-mêmes alors que l’homme avait peu de moyens pour agir sur elles. Mais ceci ne doit pas nous empêcher de tout faire pour arrêter celle du sida avant qu’elle n’ait tué encore des millions de personnes.

Source : Le Temps

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