«Dans dix ans, la prescription d’héroïne sera peut-être superflue»
DROGUES. Le Conseil fédéral soutient la nouvelle loi sur les stupéfiants, soumise à référendum le 30 novembre. Mais il recommande le rejet de l’initiative sur le cannabis, trop floue.
Non à l’initiative pour la dépénalisation du cannabis, oui à la nouvelle loi sur les stupéfiants frappée d’un référendum de l’Union démocratique fédérale: tel est le mot d’ordre du Conseil fédéral sur les deux questions relatives à la politique des drogues qui seront posées aux Suisses le 30 novembre. Un mot d’ordre, présenté lundi par Pascal Couchepin, dont la défense nécessitera une certaine souplesse argumentative: l’initiative reprend dans ses grandes lignes une position qui était naguère celle du gouvernement.
Il faut dire que les temps ont changé. Et dans le climat plus crispé qui prévaut aujourd’hui, la priorité est au maintien des acquis: c’est-à-dire à l’adoption d’une loi concrétisant l’approche pragmatique, qui a permis à la Suisse de maîtriser la vague de toxicomanie qui a débouché sur les scènes ouvertes de la drogue. Les explications de Thomas Zeltner, directeur de l’Office fédéral de la santé publique.
Le Temps: L’initiative demande ce que le Conseil fédéral proposait il n’y a pas si longtemps: une dépénalisation de la consommation et, à certaines conditions, de la production et de la vente de cannabis. Pourquoi s’y opposer?
Thomas Zeltner: L’initiative a une formulation plus ouverte. Elle permet une application qui mettrait la Suisse en contradiction avec les conventions internationales qu’elle a signées en matière de répression des stupéfiants, ce que le projet du Conseil fédéral s’attachait à éviter.
- Les adversaires de la loi sur les stupéfiants disent qu’elle manifeste une résignation face à la drogue: l’objectif d’abstinence est perdu de vue au profit d’approches qui enferment les usagers dans leur dépendance…
- L’objectif d’abstinence n’est pas perdu de vue. Il figure d’ailleurs dans la loi. Mais il y a un certain nombre de toxicomanes pour lesquels cet objectif n’est pas atteignable dans l’immédiat. Vouloir le leur imposer à tout prix, c’est les rejeter dans la marginalité qui était la leur dans les années 1980. Avec le risque de voir réapparaître les scènes de la drogue et les problèmes qui leur étaient liés: délinquance induite et dégradation de la santé des consommateurs.
- Justement: la nouvelle loi consacre la politique des années 1990. Mais aujourd’hui, la réalité a changé: la consommation d’héroïne recule au profit de la cocaïne et des «designer drugs» (ndlr: drogues de synthèse). Est-elle toujours adaptée?
- D’abord, si la consommation d’héroïne recule, c’est aussi un résultat de la politique consacrée par cette loi. Il est possible qu’à terme, certains de ses dispositifs perdent leur pertinence. Je n’exclus pas par exemple que dans dix ou quinze ans nous n’ayons plus besoin de programmes de prescription d’héroïne. Mais pour le moment, ces programmes permettent à un millier de toxicomanes de mener des vies intégrées. Il s’agit de personnes qui ont en général des années de dépendance et plusieurs essais thérapeutiques insatisfaisants derrière eux. Ils sont plutôt âgés - 39 ans en moyenne - et pour une majorité d’entre eux, l’héroïne n’est qu’une étape qui permet l’évolution vers une autre forme de traitement - méthadone ou abstinence.
- Un type d’approche analogue peut-il être envisagé pour la cocaïne?
- Nous n’envisageons pas une prescription médicale de cocaïne. Un court essai a été mené dans les années 1990 avec des résultats peu probants: contrairement à ce qui se passe avec l’héroïne, la prise de cocaïne ne se stabilise pas, même dans un encadrement médical.
- Alors quels bénéfices la loi apporte-t-elle face aux nouvelles toxicomanies?
- Elle favorise des approches thérapeutiques diverses, et une adaptation rapide à l’évolution du terrain. Et elle permet toujours de limiter les risques liés aux drogues: les infections liées à la consommation de drogue par voie intraveineuse, l’incertitude sur la composition des pilules synthétiques vendues dans les parties. Ces approches ont fait leurs preuves. Et elles contribuent à une dédramatisation qui favorise l’accès précoce aux traitements, ce qui augmente leurs chances de succès.
Source : Le Temps
Mots-clés : 30 novembre, cannabis, conseil, drogue, fédéral, loi. législation, Stupéfiant, suisse, votation
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