Les nouvelles drogues des ados
Médicament. Le 30 novembre, le peuple votera sur la loi sur les stupéfiants. Un projet déconnecté des mœurs d’une jeunesse qui a remplacé l’héroïne par la cocaïne ou les médicaments.
«Un paquet de Bexine, s’il vous plaît.» La pharmacienne jauge l’adolescent, 15 ans à peine, puis secoue la tête: «Désolée, on n’en a plus.» Le jeune parti, elle reconnaît qu’il lui reste plusieurs boîtes de ce médicament contre la toux, mais elle n’en vend plus aux adolescents.
C’est que la préparation, vendue sans ordonnance sous forme de cachets, contient un opiacé synthétique (le dextrométhorphane). Consommé à haute dose, il provoque des hallucinations. Cette scène, qui se déroulait récemment dans une pharmacie du centre de Lausanne, est devenue fréquente en Suisse. A tel point que les pharmaciens zurichois ne vendent plus de Bexine aux moins de 16 ans. Aux Etats-Unis, il faut une ordonnance.
Ce produit «est de plus en plus souvent consommé de manière abusive en Suisse, surtout par des adolescents», confirme le Centre suisse d’information toxicologique. En 2007, il a reçu plus de 150 appels à ce sujet. Mais le Bexine n’est que l’un des médicaments détournés par les jeunes. Le Viagra est de plus en plus utilisé comme drogue récréative, souvent associé à des poppers ou au crystal meth, une méthamphétamine.
Les neuroleptiques et les bétabloquants ont aussi fait leur apparition sur le marché des drogues festives. Les calmants – Ritaline ou benzodiazépines – sont, eux, pris avec des drogues stimulantes pour en contrebalancer l’effet. Une enquête de l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies menée en 2006 auprès d’écoliers de 15 ans a établi que 3,1% d’entre eux avaient déjà pris des médicaments comme une drogue. En 1990, ils n’étaient que 1,8%.
La coke au prix d’un cocktail. Mais le détournement de médicaments n’est pas la seule nouveauté trouvée par les jeunes pour «se péter la tête». Depuis cinq ou six ans, la consommation de cocaïne explose. En 2006, la police en a saisi 354 kilos en Suisse, contre 207 kilos en 2000. Christophe Mani, qui coordonne Nuit Blanche, un projet genevois d’intervention en milieu festif, le voit sur le terrain: «Sur les personnes que nous interrogeons, 40% disent avoir déjà pris de la coke, dont 17-18% dans le dernier mois.»
Olivier Gouaux, chef de la Brigade des stupéfiants lausannoise, y voit un effet de la baisse des prix: «Les dealers vendent des petites quantités, des boulettes de 0,2 gramme parfois, à un prix accessible (moins cher qu’un cocktail, ndlr). La consommation s’est démocratisée.» Le prix du gramme est descendu jusqu’à 50 francs, contre 300 il y a dix ans. Aussi, une nouvelle catégorie de trafiquants est arrivée – provenant en majorité d’Afrique de l’Ouest – qui pratique une vente agressive dans la rue.
A l’inverse, l’héroïne est en recul. La police en a saisi 231 kilos en 2006, contre 372 en 2000. «Il y a peu de nouveaux consommateurs, note Jean-Pierre Gervasoni, chef de clinique à l’Institut de médecine sociale et préventive du CHUV. Ceux qui restent forment une population de gens marginalisés, souvent dépendants depuis de nombreuses années.» Aujourd’hui, les consommateurs d’héroïne ont en moyenne 39 ans. L’opiacé est perçu comme une drogue de «losers» par les jeunes.
Anesthésiant pour chevaux. Quant aux drogues synthétiques, l’ecstasy se maintient à un niveau constant (2% de la population en consomme). D’autres substances font des apparitions éclair avant de disparaître à nouveau. «Il y a un phénomène de mode très localisé, dit Daniele Zullino, médecin chef du service d’addictologie des HUG. Certaines substances se mettent à tourner dans les clubs d’une région pendant quelques mois, puis on n’en entend plus parler.» Il cite le cas des méthamphétamines «qui ont connu un fort engouement il y a deux ans, mais qui sont maintenant délaissées, car elles ont une image de cocaïne du pauvre».
La kétamine, un anesthésiant pour chevaux, a connu le même sort il y a cinq ans, tout comme le GHB (aussi appelé drogue des violeurs) à la fin des années 90. Actuellement, les clubs zurichois se sont entichés de l’éphédrine, un stimulant dérivé de plantes, détaille Oliver Hotz, président de l’organisation alémanique Eve & Rave. Le LSD, largement disparu depuis les années 80, effectue aussi un timide retour.
Dans ce paysage mouvant, où les drogues festives remplacent peu à peu l’héroïne, le cannabis reste la substance la plus consommée, surtout chez les mineurs. La police a enregistré environ 33 000 dénonciations pour consommation de cannabis en 2006, contre 9570 pour la cocaïne et 6468 pour l’héroïne. Mais la baisse est amorcée après le pic atteint en 2002, lorsque 46% des garçons et 37% des filles de 15 ans disaient en avoir pris: en 2006, ils n’étaient que 34% et 27% à y avoir goûté.
Nouvelle loi déjà désuète? Face à ce panorama, la loi sur les stupéfiants, sur laquelle le peuple se prononcera le 30 novembre, semble en retard d’une guerre. Ses partisans vantent ses mérites en évoquant la distribution contrôlée d’héroïne, les locaux d’injection ou l’échange de seringues, des mesures destinées à une petite catégorie de consommateurs vouée à disparaître. Que propose-t-elle face à l’explosion de la cocaïne ou à l’apparition de nouveaux comportements comme le détournement de médicaments?
«Cette loi renforce la prévention auprès des jeunes, dit Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’étude des addictions, qui s’engage pour le “oui”. Elle fournit donc les outils nécessaires pour s’en prendre aux drogues consommées par cette catégorie de la population.» Même logique pour les sanctions plus lourdes appliquées aux trafiquants qui proposent des stupéfiants à des mineurs ou à proximité des écoles. De plus, la loi consacre la diversité des approches thérapeutiques, ce qui permet d’apporter une réponse ciblée à chaque type d’addiction.
Mais ces réponses sont incomplètes. Car du côté de la réduction des risques, la loi ne propose rien de nouveau et ce qui existe déjà n’est pas adapté. Un court essai de distribution de cocaïne mené dans les années 90 s’est révélé peu concluant: la consommation ne se stabilisait pas. Quant aux structures d’accueil à bas seuil, comme les locaux d’injection, elles ne conviennent pas à un public de cocaïnomanes bien inséré socialement et qui nécessite une prise en charge discrète.
Surtout, elles ne permettent pas de les approcher là où ils se trouvent: dans les clubs. «Nous demandons depuis deux ans au Gouvernement genevois de pouvoir introduire des “testings” de stupéfiants dans les lieux festifs (identification des composants d’une substance) afin de favoriser le contact avec les consommateurs et la prévention», relève Christophe Mani. La loi révisée aurait pu contenir une disposition à ce sujet. «Cette loi consolide surtout les acquis», répond Jean-Félix Savary. C’est déjà un pas. Il rappelle que le Parlement a mis vingt ans pour ancrer dans la loi des mesures qui avaient démontré leur efficacité sur le terrain.
Source : L’Hebdo
Mots-clés : adolescent, bexine, cocaïne, consommation, drogue, ecstasy, héroïne, jeune, récréative, suisse, viagra
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