Dire «non» n’est pas la seule réponse éthique à la drogue
Partisans et opposants de la nouvelle loi sur les stupéfiants ne s’opposent pas tant sur les valeurs que sur leur usage et la gestion des effets collatéraux.
Les opposants à la nouvelle mouture de la loi fédérale sur les stupéfiants, soumise à référendum le 30 novembre avancent sous la bannière de l’éthique. L’argument des valeurs est au centre de leur discours. Directement lorsqu’ils en appellent au sursaut moral face à une politique de la drogue représentée comme essentiellement démissionnaire. Et indirectement lorsqu’ils mesurent les succès et les échecs de cette politique à la seule aune de l’abstinence, que seule une préférence éthique permet de placer systématiquement au-dessus d’autres buts thérapeutiques généralement admis: la maîtrise des symptômes d’une maladie chronique, l’amélioration de la qualité de vie ou la prolongation de cette dernière.
Mais de quelle éthique s’agit-il? Au premier abord, la question ne mérite même pas d’être posée: en existe-t-il une autre que celle qui commande de dire «non» à la drogue? Mais avant d’accepter cette évidence, il faut écouter les arguments des partisans de la loi parmi lesquels figurent la très grande majorité des intervenants en toxicomanie: médecins addictologues, éducateurs, psychologues et assistants sociaux engagés dans la prise en charge, résidentielle comme ambulatoire, de toxicodépendants. Eux aussi se réfèrent continuellement à l’éthique.
Ils le font certes de façon moins frontale. A la revendication morale des référendaires, ils opposent des chiffres. Sur les nouvelles infections par le VIH parmi les consommateurs de drogues par voie intraveineuse - en spectaculaire diminution. Sur l’état physique de ces derniers - nettement amélioré dans toutes les formes de prise en charge, prescription d’héroïne comprise. Sur la baisse des délits contre le patrimoine liés à l’acquisition de drogue. Mais c’est bien à une ambition éthique que renvoient ces chiffres: celle d’assurer l’accès aux soins à tous, sans préjudice des choix personnels, de faire tout ce qui est possible pour soulager ou, au minimum, ne pas nuire par une mise au ban sociale et judiciaire.
Hiérarchie absolue de valeurs infrangibles contre morale pragmatique du moindre mal faisant une large place à la liberté individuelle - résumé ainsi, le débat éthique autour de la gestion politique de la drogue en rappelle d’autres, tenus notamment autour de l’assistance au suicide ou de l’interruption volontaire de grossesse. Et il porte, finalement, pas tant sur les valeurs en elles-mêmes que sur le rôle qu’on entend leur assigner.
Sur les valeurs - «oui à la vie», «non à la drogue» -, il n’y a guère à débattre même si les deux impératifs ne se situent pas exactement au même niveau de la hiérarchie. Faut-il pour autant les appliquer sans aucune concession aux complexités et aux déchirements des existences individuelles? Ceux qui répondent par l’affirmative, sans doute plus souvent croyants que les autres, voient dans ce respect absolu le seul moyen de donner sens et dignité au consensus social. Face à cette conviction, les effets collatéraux de l’intransigeance pèsent relativement peu à leurs yeux.
C’est sur ces effets collatéraux au contraire que les partisans du moindre mal concentrent leur réflexion et leur action. Sans révoquer les valeurs - oui à la vie, non à la dépendance - ils constatent que, si elles ont le pouvoir de servir de référence dans les dilemmes éthiques, elles ne suffisent pas toujours à les résoudre. Ils croient, surtout, que les arbitrages sont au bout du compte, l’affaire de chacun - sous réserve bien sûr des torts infligés à des tiers. Et ils délimitent leur rôle - et leur éthique - dans le concept, particulièrement adapté à l’action médicale, de l’accompagnement.
En matière de drogues et de dépendance, cette dernière approche a, n’en déplaise à ses contempteurs, rapidement dépassé le cadre très modeste du moindre mal. Elle a permis, dans plusieurs domaines, un véritable mieux. Meilleure politique de santé publique envers, notamment mais pas seulement, la propagation du VIH. Meilleure connaissance des dépendances, qui, sorties du champ de l’anathème, sont entrées de plain-pied dans celui de la médecine. Choix thérapeutique plus large et plus adapté aux demandes individuelles. Entre autres.
Ces progrès ont permis à la politique de la drogue que ses opposants d’hier voyaient sombrer rapidement dans le chaos de tomber, au contraire, dans la routine avec le risque de voir s’estomper l’acuité éthique née de l’urgence. Les praticiens qui la mènent aujourd’hui le font avec des concepts moraux puisés à la source de l’éthique médicale, qu’ils ne ressentent plus le besoin de redéfinir en permanence. C’est donc avec un certain désarroi qu’ils font face à la revendication éthique de leurs adversaires.
Lesquels affrontent, de leur côté, leur propre dilemme. Nier absolument tous les progrès réalisés depuis le début des années 1990, au risque de se décrédibiliser. Ou moduler le «non à la drogue» jusqu’aux dimensions d’un «oui - aux soins dispensés aux toxicomanes encore actifs, à la méthadone, aux seringues stériles - mais» qui finit par diluer leur message au point de le rendre difficilement compréhensible.
Source : Le Temps
Mots-clés : 30 novembre, drogue, suisse, vote
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