«Halte à la casse»


La politique d’aide à la survie mise en place par la Suisse dans les années 1990 était iconoclaste. Mais ses résultats lui ont gagné une place dans tous les pays européens et à l’ONU.

«Halte à la casse». C’est ainsi que les Français ont appelé, dans les années 1990, les stratégies visant à préserver la santé des consommateurs de drogues face au risque de sida, d’autres maladies infectieuses et d’overdose. Cela n’allait pas de soi: la réduction des risques ou, comme on l’a aussi appelée en Suisse, l’aide à la survie, se heurte alors au scepticisme de ceux pour lesquels les toxicomanes sont des êtres fondamentalement aliénés et irresponsables, incapables en conséquence de prendre leur santé en main.

Une démission?

Ils craignent que la mise à disposition de seringues stériles n’encourage la consommation de drogue, dénoncent une démission généralisée face au fléau. L’ONU se montre critique et l’Organe international de contrôle des stupéfiants vitupère la Suisse année après année pour les initiatives qu’elle prend dans ce domaine à partir de la fin des années 1980.

Aujourd’hui, la situation a bien changé. La réduction des risques fait partie intégrante de la politique de la drogue de l’Union européenne. L’utilité de l’échange de seringues, qui a permis de freiner fortement la progression du VIH chez les consommateurs de drogues par voie intraveineuse n’est plus remise en question. Et l’Observatoire européen des drogues (OEDT) mesure les politiques à l’aune de l’état de santé des toxicomanes - prévalence de l’hépatite, vaccinations, etc.

Même l’ONU modifie - prudemment - sa position. Son office voué à la lutte contre le crime et la drogue (ONUDC) admet désormais que «la réduction des risques est souvent indûment sujette à controverse, comme s’il y avait une contradiction entre la prévention et le traitement d’un côté et la réduction des conséquences sanitaires et sociales négatives de la drogue de l’autre. Il s’agit là d’une fausse dichotomie. Ces aspects sont complémentaires.»

Sur les applications concrètes, l’ONUDC reste timide puisqu’il n’envisage les échanges de seringues que «sous contrôle médical étroit». Avec des pays comme l’Allemagne, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Australie et le Canada, la Suisse est allée plus loin. Accès largement facilité aux seringues, locaux d’injection y ont permis de diviser le nombre d’overdoses par deux et par dix le nombre de nouvelles infections par le VIH au sein de la population toxicomane et d’améliorer globalement son état de santé.

Même dans les rangs des référendaires, le rejet de l’aide à la survie n’est pas unanime. Beaucoup, parmi eux, critiquent désormais non le principe, mais la manière, acceptent l’échange de seringues mais non la mise à disposition de distributeurs.

Mais derrière les détails d’application - qui ne sont de toute façon pas fixés dans la loi - c’est bien la révolution culturelle née de la réduction des risques qui est en cause.

Relativiser l’abstinence

Car c’en est une. Les programmes d’aide à la survie ne se sont pas contentés de tenter de contrôler la prolifération du VIH dans une population d’autant plus centrale dans l’épidémie qu’elle recourait souvent à la prostitution pour survivre. Ils ont permis aux consommateurs de drogues d’améliorer leur santé physique en général et, même plus difficilement, leur insertion sociale sans toujours renoncer à leur produit.

Cette évolution écorne sérieusement les croyances jusque-là majoritaires sur la drogue. Si les toxicomanes ont utilisé la perche qu’on leur tendait pour protéger leur santé, c’est que leur comportement n’était ni aussi suicidaire ni aussi irresponsable qu’on l’avait cru. Si la mise à disposition de seringues, et même la prescription d’héroïne n’ont pas augmenté le nombre de consommateurs comme le prédisaient les augures, c’est que l’attractivité de ce produit n’est pas fatale. Et si l’abstinence n’est pas la condition nécessaire pour obtenir des améliorations sanitaires durables, c’est sans doute que son importance doit être relativisée, notamment lorsqu’elle représente une exigence insurmontable, de nature à détourner une partie de toxicomanes des traitements.

Cette nouvelle donne est désormais largement admise parmi les spécialistes. Mais elle reste sacrilège pour une partie - dont le nombre sera mieux connu après le 30 novembre - de la population.

Source : Le Temps

Mots-clés : , , , , , , , , ,
Imprimer cet article Imprimer cet article

Liens et Informations

Entrer en lice en commentant, suivant ce que les autres ont a dire, ou en y référant depuis votre blog.


Autres articles
Une audace qui se répand
Crainte d’une hausse de la consommation d’héroïne en Europe

Commentaires de lecteurs

Désolé, les commentaires ne sont plus possibles.