«Le progrès a consisté à sortir de la logique du tout ou rien»
Développé au début autour de la consommation abusive d’opiacés et de cocaïne, le concept de dépendance s’est généralisé. Des produits légaux comme le tabac et l’alcool ont trouvé place dans le catalogue des drogues engendrant la dépendance, où l’on trouve encore le cannabis et de nombreux médicaments psychotropes comme les barbituriques, les benzodiazépines ou les amphétamines. On parle même aujourd’hui d’addictions sans produit pour des comportements compulsifs comme, par exemple, la fièvre des casinos et des loteries. Le point avec Olivier Simon, médecin associé au service de psychiatrie communautaire du CHUV et responsable du Centre de jeu excessif.
Le Temps: Dépendance, addiction, deux mots pour dire la même chose?
Olivier Simon: Pas exactement. Le terme de dépendance est d’abord axé sur les produits, la notion de tolérance (nécessité d’augmenter les doses pour obtenir un effet constant) et de sevrage (symptômes en cas de cessation brutale de la consommation). Il reste le terme de référence dans les manuels diagnostics internationaux. Mais les praticiens tendent à privilégier de plus en plus celui d’addiction qui renvoie à la compulsion et au contrôle des impulsions, c’est-à-dire au comportement, plutôt qu’au produit.
Les deux termes ne se recouvrent donc pas entièrement. Un patient qui reçoit de la morphine pour combattre une forte douleur est dépendant le temps de cette prescription. Au moment où le traitement cesse d’être nécessaire, il doit subir un sevrage qui peut être pénible mais il ne souffre pas d’addiction. On réserve ce terme aux situations où quelqu’un perd le contrôle de sa consommation, au risque de subir des conséquences négatives importantes. Un joueur qui perd le contrôle et s’enfonce dans une spirale négative, parfois jusqu’au suicide, présente un comportement analogue. Il présente une addiction, même si, dans ce cas, on ne peut pas parler de dépendance au sens strict du terme, faute de produit.
- L’usage d’un produit engendrant la dépendance n’est donc pas déterminant?
- La seule addiction sans produit qui soit réellement documentée est celle aux jeux d’argent. On y observe notamment des perturbations durables des voies neurologiques dites «de la récompense», comparables à celles qu’on constate dans les addictions avec produit. On parle parfois d’addiction à d’autres formes de jeu, par exemple aux jeux vidéo. Mais il s’agit plutôt d’une analogie, qui repose sur l’observation clinique, et dont la pertinence sur le plan scientifique demeure incertaine.
- Peut-on parler de personnalités addictives?
- La recherche génétique a établi par différentes méthodes des corrélations entre certains gènes associés à l’impulsivité et les addictions, avec ou sans produit. Mais attention, si la présence de tel ou tel gène peut multiplier par 1,5 ou par 2 le risque ultérieur de développer une addiction, l’épidémiologie montre que les facteurs environnementaux jouent un rôle considérable. Pour donner un ordre de grandeur, le fait de se trouver dans une catégorie socio-économique défavorable peut multiplier ce même risque par 5 à 10.
- Et le produit, dans tout ça? Il est indifférent?
- C’est un élément de l’équation, avec la personnalité du consommateur et le contexte. Cela dit, il présente une dangerosité spécifique, liée à sa toxicité, à son potentiel addictif, à sa prévalence dans la population et aux risques que sa consommation peut faire courir à des tiers, par exemple via la conduite de véhicules. Les tentatives de mesurer scientifiquement cette dangerosité spécifique ont toutes abouti à ranger l’alcool parmi les produits les plus inquiétants avec l’héroïne et la cocaïne, ce qui amène à s’interroger sur la pertinence des interdits légaux en vigueur.
- Peut-on parler de réduction des risques dans le contexte de toutes les addictions?
- Oui, absolument. La réduction des risques permet de sortir de la logique du tout ou rien, d’envisager que des améliorations partielles sont possibles, souhaitables et qu’elles peuvent constituer des étapes déterminantes dans la guérison.
Cette réflexion est née dans le contexte des drogues illégales mais elle s’est étendue à celui des drogues légales et de la santé en général.
Elle va dans le sens d’une meilleure reconnaissance des besoins spécifiques et de l’autonomie des patients, c’est-à-dire du respect d’impératifs juridiques aujourd’hui reconnus par le droit constitutionnel et les droits humains.
Source : Le Temps
Mots-clés : 30 novembre, addiction, consommation, dépendance, drogue, loi, stupéfiant, suisse, votation
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