Une audace qui se répand
La prescription d’héroïne, inscrite dans la panoplie thérapeutique suisse depuis 1998 après quatre ans d’essais, repose sur une ambiguïté. En remplaçant l’héroïne de la rue par une substance plus pure prescrite médicalement, c’est avant tout la rue - c’est-à-dire l’illégalité, la marginalité, la déchéance sanitaire et sociale - qu’on soigne. La dépendance, elle reste intacte.
Dans un premier temps du moins. Le traitement peut déboucher sur l’abstinence. C’est rare: les quelque 1300 patients ont en moyenne dix ans de toxicomanie et une série d’échecs thérapeutiques derrière eux et s’ils sont là, c’est parce que les séparer de leur drogue s’est avéré très difficile. Six ans après le début de la prescription, un patient sur deux était toujours ou de nouveau en traitement a montré une étude publiée en 2003 sur huit centres suisses.
Mais pas impossible: 16% de ceux qui avaient quitté le traitement étaient abstinents, non seulement de l’héroïne, mais aussi de la méthadone, de la cocaïne et du cannabis. Un nombre équivalent avait repris une consommation quotidienne d’héroïne illégale.
C’est peu? Si l’on fait de l’abstinence le seul critère de la santé retrouvée, certainement. Mais pas si l’on en prend d’autres en compte: les patients prennent du poids, soignent leurs infections, ont moins d’épisodes dépressifs et épileptiques et se sentent mieux psychiquement. L’étude de 2003 n’a pas porté sur ces points. Elle relève en revanche des améliorations sociales qui persistent après l’arrêt du traitement: baisse nette de la délinquance, des dettes et du nombre des sans-abri. La réinsertion au travail, en revanche, traîne la patte: les sans-emploi sont même un peu plus nombreux après six ans (+3% environ), beaucoup de patients ayant obtenu une aide des services sociaux.
Résultats à améliorer, donc. Mais aussi, à mesurer à l’aune des craintes soulevées par l’expérience: les programmes de prescription d’héroïne n’ont pas généré de trafic secondaire ni sombré dans le chaos. Les usagers ont rapidement stabilisé leur consommation quotidienne, contrairement à une théorie qui les voyait l’augmenter sans fin. Souvent polytoxicomanes au début, ils ont diminué considérablement leur consommation, particulièrement problématique, de cocaïne.
Et la Suisse n’est plus isolée: l’Espagne, l’Allemagne et les Pays-Bas ont mené des études aux résultats concluants. La prescription d’héroïne est devenue un traitement admis dans ce dernier pays et de nouveaux essais sont en cours en Belgique et au Canada. L’OMS n’exclut plus qu’elle soit indiquée pour un groupe spécifique de patients particulièrement atteints.
Source : Le Temps
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