Stupéfiants: le modèle suisse, d’abord décrié, a servi d’exemple


Jean-Félix Savary, secrétaire du Groupement romand d’études des addictions (GREA), déplore que les référendaires contre la loi sur les stupéfiants en fassent un combat idéologique.

La drogue est l’une de ces questions de société qui savent instantanément enflammer les esprits dès qu’on les aborde. Restent les faits, plus têtus que jamais sur cette question. Certaines personnes trouvent la mort au bout du chemin si rien n’est fait pour leur venir en aide.

En 1990, près de 500 personnes mouraient annuellement en Suisse à cause de la drogue. Pour répondre à la souffrance des personnes concernées, comme à celle de leurs proches, un nouveau concept a été mis en place par le Conseil fédéral: la politique des quatre piliers.

Aujourd’hui, quinze ans après, les problèmes de drogues n’ont pas disparu. Cependant, les scènes de la drogue, elles, font partie du passé. Les infections VIH ont fortement reculé, la proportion de toxicomanes qui se trouvent en traitement est beaucoup plus importante et les délits liés à la drogue ont fortement diminué. En 2007, 153 personnes perdaient encore la vie. Encore beaucoup trop, mais tout de même trois fois moins que lors de l’introduction de cette politique sur laquelle nous sommes invités à voter.

Ces résultats ont valu à la Suisse une reconnaissance internationale. Les critiques du début des années 1990 se sont bientôt transformées en louanges à l’aube de l’an 2000. Ainsi, l’OMS recommande aujourd’hui les thérapies de substitution pour les personnes fortement dépendantes, après les avoir combattues quinze ans plus tôt. La philosophie des quatre piliers se retrouve également au niveau de la stratégie drogue de l’Union européenne. La très conservatrice Agence de lutte contre la drogue et le crime (UNODC), longtemps l’adversaire le plus acharné d’une approche intégrée, finance aujourd’hui des programmes d’échange de seringues dans les pays du Sud. Une révolution pour cet organisme qui était le dernier bastion des partisans d’une réponse uniquement sécuritaire. Les résultats obtenus en Angleterre, aux Pays-Bas, mais aussi en Suisse, ont fait pencher la balance.

Nous aimerions tous pouvoir dire, avec les opposants, que tout est question de volontarisme. Qu’il suffit d’arrêter. Mais il faut comprendre que la dépendance est un phénomène complexe. Il est possible de la vaincre, mais au prix d’efforts persistants avec des conditions cadres favorables. Les structures fondamentales du cerveau sont touchées, plaçant la personne devant une impérieuse nécessité de consommer. Il faut donc aller chercher, avec la personne, les ressources nécessaires au dur combat de l’abstinence. Et mieux vaut être prêts. On sait en effet que le plus grand danger d’overdose existe lors des ruptures d’une période d’abstinence. C’est donc à un travail de longue haleine que nous devons nous attacher. Les résultats obtenus en valent la peine.

Si elles ont des choix adaptés à leur situation, les personnes toxicomanes savent aussi saisir leur chance. L’instabilité permanente, les problèmes sociaux et sanitaires, mais surtout la souffrance vécue ne correspondent pas au paradis décrit par les opposants, quand ils nous montrent une personne toxicomane se complaisant dans sa dépendance, aux frais de l’Etat. Cette situation est impossible, tout simplement parce que les consommateurs de drogues sont avant tout des citoyens comme les autres. Peut-être avec un parcours de vie plus compliqué, tortueux, tourmenté, mais des personnes qui aspirent avant tout au mieux-être. Nous devons leur tendre la main pour les aider. Cela d’autant plus quand les solutions existent.

Dans les années 1980, la visibilité des problèmes de drogues explose, avec les scènes ouvertes du Platzspitz et du Letten. La progression fulgurante de la maladie du sida fait des ravages dans la population toxicomane. Face à cette population qui fuit le réseau de soins, les professionnels n’ont alors d’autre choix que de faire leur révolution copernicienne. A ce moment, l’OFSP développe des programmes de recherche importants qui vont progressivement documenter ce qui se pratique sur le terrain. Les belles idées volontaristes des années 1970 laissent la place à une approche plus pragmatique, où l’évaluation est constante. On se rend compte également que plusieurs approches aux logiques opposées peuvent chacune apporter des résultats. Mieux, elles sont chacune plus efficaces quand on les associe, quand on tire tous à la même corde. C’est la naissance du modèle des quatre piliers.

Ceux qui travaillent sur le terrain y sont aujourd’hui très attachés. Face à une réalité difficile, nous devons leur permettre de faire leur travail. C’est pour cela que les organisations professionnelles des policiers, des médecins, des pharmaciens, du travail social et de la jeunesse sont toutes derrière cette révision. Nous voulons continuer à faire notre travail et à le faire bien. Qui pourrait nous le reprocher?

Les arguments du comité référendaire ont transformé cette campagne en un combat idéologique. Cependant, pour notre pays, nous avons d’abord besoin de solutions. Celle des quatre piliers fonctionne. Il nous faut continuer dans cette voie, si nous voulons vraiment aider les personnes toxicomanes à retrouver leur autonomie. Une loi soutenue par le Conseil fédéral, les deux Chambres, les cantons ainsi que toutes les organisations professionnelles concernées ne peut pas être mauvaise.

Devons-nous croire les opposants qui nous brocardent tous comme membres d’un grand lobby de la drogue qui ne vise qu’à distribuer le plus largement possible des produits mortels? Restons sérieux.

Source : Le Temps

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