Aux Pâquis, la crise ne met pas les filles en joie


Pâquis | Les prostituées du quartier de la gare s’inquiètent de la baisse de fréquentation de leur clientèle. La faute à la crise financière, mais pas uniquement…

On nous le répète à l’envi: l’industrie du sexe serait l’une des rares épargnées par la crise. «Faux!» rétorquent en chœur les prostituées des Pâquis. Les travailleuses du bitume genevois ont vu ces derniers temps leurs clients se faire nettement plus rares.

«Dès le matin, on travaille moins, confirme Nathalie, inquiète. La jolie jeune femme de 24?ans préfère s’engouffrer dans un immeuble pour discuter. A l’abri des oreilles indiscrètes, elle estime que son salaire a fondu de moitié. «Ça me fait peur, bien sûr. Les clients les plus aisés ne viennent plus, les habitués moins souvent. Et beaucoup bradent les prix en invoquant la crise», explique-t-elle avec douceur. Même la Brigade des mœurs confirme ce phénomène qui effraie nombre de péripatéticiennes genevoises.

Du souk aux Pâquis

Une clientèle plus rare donc, mais aussi bien plus dure en affaires. Elle n’hésite pas, par exemple, à réclamer des prestations moindres, moyennant 50 ou 30?francs au lieu des 100?francs traditionnels. «Ces derniers temps, on se croirait parfois au souk, tellement les michetons tentent de discuter les prix. Pourtant, la passe a toujours été fixée à 100?francs, et ce depuis une bonne vingtaine d’années…» avoue Kathy tout en réajustant ses longues cuissardes noires. Du coup, les filles de joie passent un minimum de temps avec les clients. «Je n’écoute plus leurs problèmes, comme je pouvais le faire avant…» explique Kali dans un français approximatif.

De son côté, assise devant un salon de massages, Salina évoque des clients stressés «qui changent d’humeur en une fraction de seconde, deviennent plus agressifs, plus exigeants. Ceux-là sont plus nombreux qu’avant.» Bref, le quartier des Pâquis a le trottoir morose. Si la crise est pointée du doigt, les gens du milieu n’hésitent pas non plus à blâmer la prostitution occasionnelle, qui se serait très nettement banalisée ces derniers mois.

Plus discrète et considérée par les amateurs comme plus «propre», elle serait devenue monnaie courante dans les boîtes de nuit branchées ou les bars un peu chics de Genève. «Aujourd’hui, vous ne pouvez plus sortir quelque part sans être michetonné», confirme Georges*, propriétaire de plusieurs salons de massages et de l’agence d’accompagnatrices Lady Escort. C’est cela, entre autres, qui rend le marché de la prostitution exsangue.» Officiellement, la police assure ne rien constater de tel. Pour l’association Aspasie, en revanche, le refrain est connu. «Ces pratiques restent très révélatrices d’une nouvelle précarité, estime la coordinatrice Marie-Jo Glardon. Si elle est peut-être plus fréquente aujourd’hui, la prostitution occasionnelle a toujours existé. Que croyez-vous? On ne devient pas une travailleuse du sexe professionnelle du jour au lendemain. Il y a forcément un début.»

Succès des prostituées madrilènes

Mais qui dit érosion du pouvoir d’achat dit également nouvelle façon de consommer, y compris dans le domaine du sexe tarifé. Les maisons closes des grandes capitales européennes du sexe, comme Berlin ou Prague, constatent une nette baisse de leur fréquentation depuis le début de la crise.

En revanche, le journal espagnol El Mundo relevait à la fin du mois dernier une recrudescence de la prostitution à Madrid ou à Barcelone, à des prix défiant toute concurrence. «Le tourisme sexuel européen low-cost fonctionne très fort, soupire Georges. J’entends beaucoup parler de personnes qui prennent un billet d’avion easyJet pour l’Espagne et s’offrent pour le week-end une chambre d’hôtel et les services d’une fille. Ça leur coûte au final aussi cher qu’ici, le dépaysement en plus…» Mais à Genève, les professionnels ne sont pas dupes. L’argument de la crise financière, Georges le balaye d’un revers de la main: «Evidemment, les gens font plus attention à la façon dont ils dépensent leur argent, mais les conséquences de ce séisme financier ne touchent pas encore réellement la population. C’est surtout un prétexte tout trouvé aux négociations de tarifs.» Même son de cloche chez Marie-Jo Glardon: «C’est rhétorique uniquement, on en souffrira plus tard…» C’est que la prostitution est régie par les mêmes ressorts économiques que n’importe quel autre secteur…

*Nom connu de la rédaction

Source : Tribune de Genève

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