Chasse au sida dans les rues chaudes


PRÉVENTION | Milieux médicaux et association de défense des prostituées battent le pavé dans le quartier chaud lausannois. Objectif: sensibiliser les clients à la nécessité de se protéger du sida. Reportage.

Talons aiguilles, la jupe qui recouvre à peine les formes, la dentelle sexy qui orne la poitrine aguicheuse. Les prostituées ont rejoint chacune leur secteur. Avec elles, le début de la valse des voitures. A chaque paire de jambes, l’accélérateur s’assoupit, histoire de faire son choix. Sévelin et ses rues chaudes de Lausanne. 22?heures, une scène quasi banale.

Ordinaire, si ce n’est que ce jeudi, les amateurs de sexe tarifé se font aussi aborder. Un «bonsoir» et un préservatif offert comme appât. Pas de préliminaires, on parle de sexe, mais surtout de prévention. «Est-ce que vous vous protégez?» lâche sans artifice Yolande, médiatrice. Quelques secondes, les bons mots, et la voiture se range sur le côté. Deux jeunes, à peine 20?ans, vêtements étudiés avec soin, petite chaînette en or. «On vient juste mater. Nous, on n’a pas besoin de ça», tient à préciser l’un d’eux.

Trop de lacunes

Ici, pas de jugement. Munie d’un questionnaire, Yolande aborde la question de leurs pratiques sexuelles et leur propose un test de dépistage VIH sur place. Deux bus à l’abri des regards et quinze?minutes suffisent pour savoir si le virus a sévi. Nom de l’opération: Don Juan. Secondés par l’association de défense des prostituées Fleur de pavé, la Policlinique médicale universitaire (PMU), le CHUV et le Département de la santé et de l’action sociale réitèrent, pour la deuxième année consécutive, un dépistage de cinq jours au cœur des rues chaudes de Lausanne.

Yolande poursuit la conversation et distribue aux deux jeunes une petite fiche détaillant les statistiques des personnes infectées par le sida et autres infections sexuellement transmissibles (IST). Les deux hommes sont perplexes. «Le sida, je sais ce que c’est, mais la sy-phi… lis, c’est quoi?» Les lacunes sont là.

Sur le trottoir, Marie, 34?ans. Au Brésil, elle était infirmière. Pas assez d’argent pour vivre. Elle a décidé de quitter son pays pour vendre son corps au plus offrant. La journée, elle enchaîne les ménages, et trois nuits par semaine elle rejoint Sévelin. Les risques d’infection, elle connaît. «Plus de la moitié des clients me demandent de ne pas mettre de préservatif», balance-t-elle avec son accent chantant. «Moi, je refuse. Mais, chez les prostituées aussi, c’est la crise. Les Espagnoles et les Dominicaines cassent les prix. Avant, c’était 100?francs pour la pénétration et la fellation. Aujourd’hui, certaines descendent jusqu’à 50?francs. Alors, lorsqu’un client paie plus pour un rapport non protégé, certaines filles acceptent.»

Comportements à risque

Une rue plus haut, les femmes de couleur s’alignent à perte de vue. Le sourire scotché aux lèvres, comme un pied de nez à cette abrupte réalité, une maman originaire du Cameroun confie crûment son quotidien. «Il y a parfois des clients qui font exprès de percer ou d’enlever le préservatif avant de jouir.» Pour le plaisir, par volonté de contaminer ou par manque d’informations. Elle ne saurait le dire.

Minuit. Devant le poste de dépistage, les voitures s’alignent. La prévention n’a pas dit son dernier mot. Le sida a effrayé des générations entières. Mais à l’heure de la trithérapie, la crainte s’est parfois évanouie. Conséquence: le préservatif s’oublie et le sida, tout comme d’autres IST, gagne à nouveau du terrain. Entre 2003 et 2008, le nombre de tests positifs en Suisse a bondi de 50% chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Touchés également, les hétérosexuels, surtout les personnes originaires de pays à haute prévalence du VIH.

Mais ici, le client est M. Tout- le-monde. «Ces hommes font le pont entre différentes populations», explique Esther, médiatrice. «Sensibiliser et dépister permet de les protéger, de préserver les prostituées, mais aussi leur femme, leur petite amie ou leur copain.» Sur le terrain depuis une dizaine d’années, Anne Ansermet, responsable de Fleur de pavé, analyse: «La question des rapports oraux n’est pas claire. Les gens oublient que le préservatif est indispensable. Certains hommes ont aussi volontairement une conduite à risque.»

L’après-midi même, le médecin cantonal adjoint, Eric Masserey, le confiait: «La prévention n’a pas baissé la garde. Mais elle a manqué le virage pour explorer des solutions face à de nouveaux comportements à risque. Ce type d’action permet donc à la santé publique de trouver de nouvelles approches pour mieux sensibiliser la population.»

Trois?heures du matin, Vanessa, travesti prostitué, rentre chez elle. Cette nuit encore, elle a vu défiler des hommes mariés prêts à lui faire des fellations sans protection. «Des malades», crie-t-elle. Ce soir, parmi la dizaine de clients dépistés, aucun n’a heureusement eu un test réactif.


Dépister les prostituées«Pourquoi eux ont droit au test et pas nous?» Chez les prostituées, l’action Don Juan est accueillie différemment. Derrière cette expérience pilote, Matthias Cavassini, médecin au Service des maladies infectieuses du CHUV, espère leur proposer un jour un test gratuit. «Si nous les dépistons, il faut aussi que nous puissions les soigner. Or nombre de prostituées sont migrantes et n’ont pas d’assurance-maladie. Une solution serait donc que ces femmes soient assurées, ce qui est possible en Suisse, et aient ainsi accès aux soins.» Pour le Dr Patrick Bodenmann, responsable des tests VIH anonymes à la PMU de Lausanne, difficile de proposer le dépistage sur place et gratuit avant cela. «Aujourd’hui, nous trouvons des solutions au cas par cas. Mais un dépistage à grande échelle reste compliqué.»Source : 24heures

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