«Les salles permettent une prise en charge avant que les choses ne se compliquent»
INTERVIEW : Encore inexistantes en France, les salles destinées limiter à encadrer la prise de drogue existent depuis longtemps à l’étranger. Avec quels résultats?
Patrizia Carrieri est chercheuse à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), spécialisée sur les questions de santé publique en matière de toxicomanie.
Qu’entend-on par salle de consommation ?
Ce sont des espaces implantés dans les quartiers où la consommation de drogue est répandue et qui offrent aux usagers fréquents un cadre sécurisé, médicalisé, avec des conditions d’hygiène correctes. Les règles à respecter y sont claires : pas de deal, pas d’échange de matériel. La disposition des lieux varie selon les pays, mais généralement il y a une salle d’attente, avec parfois des services, une caféteria, puis une salle d’injection distincte avec des tables, du matériel stérile et à usage unique, suivie d’un lieu pour les soins primaires et enfin une salle de conseil / information. En général, ces salles sont en contact avec d’autres centres de soins et de services sociaux pour répondre aux besoins des usagers. L’encadrement se compose de médecins, de personnel paramédical et de travailleurs sociaux, parfois en réinsertion.
Encore inexistantes en France, ces salles sont déjà bien implantées ailleurs…
La Suisse a ouvert la voie en 1986, puis l’Allemagne en 1990, les Pays-Bas, l’Espagne…. Il en existe aussi au Canada (Vancouver) ou en Australie.
Quel est le public visé ?
L’un des principaux intérêts de ces salles, c’est qu’il s’agit du seul dispositif capable d’attirer une population très marginalisée, complètement exclue des systèmes de soins. Souvent des grands consommateurs de cocaïne, mais aussi d’héroïne, d’amphétamine, de crack… Les autres populations visées sont les immigrés dépendants aux drogues, venus des pays de l’Est par exemple, et les prostitué(e)s utilisant des stimulants qui impliquent une fréquence d’injection élévée.
Que répondre aux opposants à ces salles, qui redoutent qu’elles n’augmentent les nuisances pour les habitants, tout comme la criminalité ?
C’est une crainte infondée. Toutes les évaluations qui ont été faites dans les structures qui existent à l’étranger le montrent: ces salles n’augmentent pas la criminalité. Même si le deal continue à exister en amont. Quant aux nuisances, là encore les évaluations sont formelles: au début, les habitants sont réticents, mais ensuite, ils déclarent percevoir moins de nuisances qu’avant l’ouverture de la salle d’injection. Dans certains pays, comme en Suisse, pionnière en la matière, la réduction des nuisances a d’ailleurs été l’argument moteur pour la mise en place des salles, avant toute autre considération. Il n’est pas anodin de constater qu’une partie des gouvernements qui ont été à l’origine de ces initiatives sont de droite.
L’autre bénéfice pour la communauté, c’est la réduction des coûts sanitaires. Un usager qui n’a pas accès à une salle d’injection recourt directement aux services d’urgences ou à l’hospitalisation, actes qui peuvent être très coûteux. Il faut rappeler que les complications liées à des injections réalisées dans de mauvaises conditions peuvent être très graves, jusqu’à la nécrose ou l’amputation. Les salles permettent une prise en charge avant que les choses se compliquent.
Et les bénéfices pour l’usager lui-même?
Ils sont multiples. D’abord, la prévention des complications liées à l’injection (infections locales, phlébites, réactions aux produits associés, et bien sûr transmission de l’hépatite C ou B, du VIH…) et le traitement de celles déjà en cours. La limitation des risques d’overdose aussi. Ensuite, les gens apprennent dans les salles les gestes appropriés, comme ne pas s’échanger le matériel d’injection (seringues mais aussi les cotons ou les cuillères), gestes qu’ils reproduisent après en dehors. Sachant que généralement un usager qui vient dans une salle y revient régulièrement. Enfin, à moyen terme, une fois que la confiance est établie, les usagers peuvent s’engager dans un processus de prise en charge de leur dépendance et de réinsertion sociale.
Si les bénéfices sont connus, pourquoi la France n’emboîte-t-elle pas le pas à ses voisins ?
Il y a encore sans doute une part de peur, l’idée, fausse, que ça pourrait inciter à la consommation. Mais le retard peut être rattrapé, en ouvrant des salles avec des règles claires que les usagers doivent suivre, une supervision avec du personnel formé et une évaluation de son fonctionnement suivi pour montrer son efficacité. Souvenons-nous de la réticence de la France à utiliser les traitements de substitution. La France a longtemps été à la traîne, mais elle a très bien su combler son retard à travers l’accès élargi à la buprénorphine et à la méthadone pour les personnes dépendantes aux opiacés.
Source : Libération
Mots-clés : drogue, france, Inserm, paris, résultat, salle de consommation
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